Nature morte dans l’atelier, Ensor James

Nature morte dans l’atelier

Auteur

Dimensions

H. 83 cm ; L. 113,5 cm

Provenance

Technique

peinture

Matériaux

Huile sur toile

Datation

1889

Lieu de conservation

Allemagne, Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen, Neue Pinakothek

Dans quelle mesure la représentation de l’atelier et sa mise en scène peuvent-elles rendre compte du monde intérieur de l’artiste ?

James Ensor naît en 1860 dans la station balnéaire d'Ostende, en Belgique image 1. Il est le fils d'un grand bourgeois anglais et d'une jeune femme native d'Ostende, dont la famille tient une boutique de souvenirs et de curiosités.

En 1877, Ensor suit les cours de l'Académie royale des beaux-arts de Bruxelles. Là, il s'épanouit au sein d'un cercle d'artistes d'avant-garde et d'intellectuels progressistes, puis rentre à Ostende en 1880, où il demeure jusqu'à la fin de ses jours. Ses vingt premières années de création semblent avoir été les plus fécondes de sa carrière.

Tout un bric-à-brac dans l'atelier

La toile présentée ici image principale montre l'atelier de l'artiste, installé à l'étage de sa maison-magasin. Elle a été réalisée en 1889, en pleine période expérimentale du peintre. Celle-ci donnera naissance à de nombreux chefs-d'œuvre, dans lesquels Ensor inaugure un monde aux couleurs audacieuses où se mêlent réel et imaginaire.

Au premier plan de la composition, figurent les objets traditionnels propres à l'activité du peintre : une palette et un pinceau, une boîte à peinture et les nécessaires flacons de produits réactifs, ainsi qu'une reproduction de l'écorché au bras levé en plâtre de Jean-Antoine Houdon image b image 2. Des plats ronds, un livre et des étoffes image c complètent la mise en scène aux couleurs réalistes .

De cet amas d'objets qui lui sont familiers, Ensor fait surgir un monde étrange : un curieux bébé est ainsi ajouté sur les épaules de l'écorché image b, tandis qu'à l'arrière-plan, des masques se détachent sur un fond jaune et vert image d, image e. Ces figures de carnaval semblent observer les instruments et accessoires du peintre qui rappellent l'art académique.

L'atelier devient ainsi le lieu où peuvent se rencontrer la réalité extérieure de la vie ordinaire et le monde intérieur de l'artiste, peuplé de fantasmes et d'émotions.

Une vie à Ostende

Ensor est un artiste difficile à classer. L'univers fantastique qu'il révèle dans ses œuvres est profondément lié à sa vie personnelle. Avant de s'installer dans la maison de son oncle en 1917, il habite avec ses parents, sa grand-mère, sa tante et sa sœur. L'atmosphère familiale est lourde et étouffante. L'artiste a été marqué par le magasin de sa grand-mère, véritable cabinet de curiosités, peuplé d'objets à la fois fascinants et terrifiants. Enfant, les bêtes empaillées et les armes étranges lui faisaient particulièrement peur.

Il faut ajouter à l'imaginaire de l'artiste l'ambiance particulière du carnaval image 3 de la ville d'Ostende, source de nombreux excès et du renversement des codes sociaux habituels. La peinture d'Ensor demeure intrinsèquement liée à cet univers obsessionnel, peuplé de créatures étranges et marqué par le goût du travestissement.

Un peintre iconoclaste

Ensor fait partie des membres fondateurs du groupe des XX. Ce cercle artistique d'avant-garde, né en octobre 1883, organise un salon annuel où sont invités des artistes indépendants.

Dès leur premier salon, en 1884, les vingtistes se présentent comme une société d'artistes révolutionnaires « apporteurs de neuf » qui allient art moderne et activisme social.

Ensor incarne l'orientation radicale du groupe. Le jeune peintre propose lors de ce premier salon La Dame en détresse image 4, scène d'intérieur intime réalisée dans la pénombre. Par la suite, il expose des œuvres dans lesquelles il juxtapose réel et imaginaire, et tend à se marginaliser par rapport au groupe. Son processus de création se fonde sur l'association d'idées révélant les sens cachés, les émotions qui le traversent. Ses œuvres concomitantes de la naissance de la psychanalyse suscitent chez le spectateur ce sentiment d'inquiétante étrangeté, décrit par Sigmund Freud au début du XXe siècle.

Précurseur de l'expressionnisme

Comme presque tous les membres du groupe des XX, Ensor s'intéresse à la lumière. Il adopte un langage coloré qui permet à sa peinture d'être à la fois figurative et allégorique et de se prêter à la représentation de son monde intérieur. Son traitement de la matière picturale, tout en empâtements, donne une grande force expressive à ses œuvres.

Au fil des ans, Ensor introduit dans ses peintures, notamment dans Nature morte dans l'atelier, un nombre croissant de costumes, d'accessoires, de masques, de marionnettes et de squelettes. Il s'éloigne de la description naturaliste pour mettre en scène un espace très subjectif, une sorte de théâtre où se trament les jeux les plus étranges. Ses tableaux semblent aussi refléter sa vision de la société, teintée de scepticisme et d'humour noir, dans le sillage des idéaux anarchistes auxquels il adhère.

Par cette approche, Ensor peut être considéré comme un précurseur de l'expressionnisme. Lui-même le revendique. Sa vision satirique de la tragédie humaine se rapproche de celle des artistes de ce mouvement. Comme Ensor, l'Allemand Emil Nolde utilise le motif du masque et les couleurs grinçantes image 5.

La crise de 1893

En 1893, à la suite de la dissolution du groupe des XX et de sa dernière exposition, Ensor met en vente son fond d'atelier mais ne trouve pas d'acquéreur. La reconnaissance du peintre grandit cependant en Belgique, après un premier achat public en 1895.

Malgré les expositions et ses écrits, Ensor reste un artiste difficile à cerner. Ses contemporains le disent : « Jamais il ne s'est confié, jamais il ne s'est livré totalement. Il y avait chez lui, en lui, des recoins d'ombre et de mystère. » Mais les cent douze autoportraits qu'il réalise au cours de sa carrière, dont il n'en exposera qu'un seul avant 1900, lui permettent de donner libre cours à son esprit satirique et laissent apparaître l'influence de la culture populaire. Dans cette production intime, il est son propre metteur en scène. Sous la plume du poète Émile Verhaeren, son compatriote, il restera le « peintre des masques ».

Véronique Duprat-Roumier

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/nature-morte-dans-latelier

Publié le 22/09/2022

Ressources

James Ensor: An Online Museum, un site internet dédié à l’artiste (en anglais et néerlandais)

http://www.jamesensor.eu

La présentation détaillée de l’exposition James Ensor qui s’est tenue au musée d’Orsay en 2009-2010

https://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/aux-musees/presentation-detaillee/article/james-ensor-23206.html?tx_ttnews%5BbackPid%5D=649&cHash=14de26bf1a

Glossaire

Empâtement : Relief obtenu par l’application d’une épaisse couche de peinture.

Expressionnisme : Tendance artistique qui naît en Europe centrale à la fin du XIXe siècle et qui met à l’honneur la libre expression des passions et des formes, en réaction à l’académisme et à l’impressionnisme.