Les débuts de la photographie

Et si fixer la lumière sur une surface avait changé notre regard sur le monde ? De Niépce à Talbot, des premiers balbutiements aux débats sur sa légitimité artistique, découvrez comment la photographie a conquis — non sans mal — sa place dans l'histoire.

Chronologie des débuts de la photo au 19e siècle

1826

Première photographie, Nicéphore Nièpce

Nicéphore Nièpce, "Point de vue pris d’une fenêtre de la propriété du Gras à Saint-Loup-de-Varennes"

1830

Les Trois Glorieuses

Le 28 juillet 1830. La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix

1839

Découverte du daguerréotype par Louis Daguerre

Portrait d'homme jeune, à mi-genoux, assis, tête inclinée sur la droite, Louis Jacques Mandé Daguerre, 1840

1839

Découverte du calotype de William Henry Fox Talbot

Panorama de la lecture (moitié gauche avec Talbot et des portraits), William Henry Fox Talbot, vers 1839

1849

L’Enterrement à Ornans, Gustave Courbet

1849 L’Enterrement à Ornans, Gustave Courbet

1851

La Commission des Monuments Historiques

Moissac, cloître, Gustave Le Gray

1852

Le Second Empire

L'impératrice Eugénie entourée des dames d'honneur du palais, Franz-Xaver Winterhalter

1860

Ouverture de l’atelier Nadar

Atelier de Nadar au 35, boulevard des Capucines à Paris, Nadar

1871

La Commune de Paris

L'impératrice Eugénie entourée des dames d'honneur du palais, Franz-Xaver Winterhalter

1874

Salon des impressionnistes

Impression, soleil levant, Claude Monet

1877

Invention de la trichromie

877 Invention de la trichromie (la photographie en couleurs) par Louis Ducos du Hauron

1895

Invention du cinéma

Le Déjeuner de Bébé, Louis Lumière

Arrêt sur image

Anna Atkins "Lycopodium, Ceylan", cyanotype, 1843-1853

© Musée d'Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Anna Atkins "Lycopodium, Ceylan", cyanotype, 1843-1853

Cette épreuve cyanotype d’Anna Atkins, datée approximativement entre 1843 et 1853, illustre l’application aux sciences, et notamment à la botanique, des balbutiements de la photographie. L’image est ainsi obtenue par la simple apposition du végétal sur une feuille de papier sensibilisée. Ce dessin photogénique, empreinte négative à la teinte bleutée caractéristique, s’ajoute à de nombreux autres au sein d’albums, véritables herbiers photographiques. Ils sont révélateurs de la position de la photographie, dès ses débuts, entre le beau et le savoir.

Eadweard Muybridge, "Homme nu sautant à la perche", épreuve photomécanique

© Musée d'Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Eadweard Muybridge, "Homme nu sautant à la perche", épreuve photomécanique (héliogravure), 1887

Par la chronophotographie, Muybridge s’attache à décomposer le mouvement par des déclenchements successifs d’appareils dont chaque cliché est ensuite assemblé dans une planche. Vers 1880, la rapidité des émulsions associée à un puissant éclairage permet de figer le geste dans l’espace. Ce qui se révèle alors était invisible à l’œil nu. Ce qui au départ devait servir la science, la compréhension d’un phénomène physique, se révèle riche de beauté plastique. Animées, projetées sur un écran, cette succession d’images s’appellera bientôt… le cinéma

André Adolphe Eugène Disdéri, "Mme Berthe Legrand en pied"

Photo (C) RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Jean-Gilles Berizzi

André Adolphe Eugène Disdéri, "Mme Berthe Legrand en pied", en huit poses, épreuve sur papier albuminé, 1867

En 1854, Paris compte de nombreux studios de photographie concurrents. Le climat social et politique, sous le règne de Napoléon III, est à l’entreprise, à l’innovation, aux affaires. L’Empereur aime la photographie ! Et la bonne société avec lui. Disdéri, en 1854 met au point un châssis qui permet plusieurs vues sur une même plaque de collodion. Cette photographie multiple, baptisée « carte de visite » se découpe et se distribue pour la promotion de la personne représentée. Si la pratique de la photographie est encore réservée à une élite, son usage se popularise comme accessoire des rapports sociaux.

Nadar, Charles Baudelaire au fauteuil

© GrandPalaisRmn (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Nadar, "Charles Baudelaire au fauteuil", épreuve sur papier salé d'après un négatif sur verre au collodion, vers 1855

Que ne dira-t-il pas, le poète, sur la photographie, dans son texte critique sur le Salon de 1859 ? Triviale image adorée par la foule idolâtre tel un veau d’or ! Refuge des peintres manqués ! Ruine de l’esprit français ! Industrie mortelle ennemie de l’art ! Le voilà pourtant, avant 1855, bien assis devant l’objectif de Nadar, le plus célèbre des portraitistes. Baudelaire l’esthète a déjà bien compris que la photographie était un outil de communication à maîtriser et que l’image de soi est aussi une image pour les autres. Posture affligée, apparence chétive, ce portrait fait écho aux vers du poète de Recueillement, « Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille»…

David Octavius, "Hill Redding the line. Willie Liston, Newhaven"

© GrandPalaisRmn (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

David Octavius, "Hill Redding the line. Willie Liston", Newhaven, épreuve sur papier salé à partir d'un négatif sur papier, 1843 et 1846

Ce portrait de pêcheur de Newhaven préparantson hameçon, épreuve sur papier salé à partir d’un négatif calotype, est remarquable pour comprendre la noblesse qui a pu être attachée à ce procédé photographique. Evoquant le rendu des gravures, jouant sur la matière du papier, cette richesse rejaillit sur ce personnage saisi dans un geste de son métier. La passion pour le calotype fut si forte que nombre de ses utilisateurs stoppèrent toute activité photographique quand il fut supplanté par le procédé au collodion à partir de 1851.

Charles Nègre, Le Stryge, épreuve sur papier salé à partir d'un négatif sur papier ciré, vers 1853

© GrandPalaisRmn (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Charles Nègre, "Le Stryge", épreuve sur papier salé à partir d'un négatif sur papier ciré, vers 1853

Bien que n’ayant pas participé à la Mission héliographique de 1851, Charles Nègre est un des grands primitifs de la photographie. Ce négatif sur papier et cette épreuve sur papier salé, représentant la fameuse gargouille de Notre-Dame dessinée par Viollet-le-Duc, fait écho à la gravure de Charles Meyron qui lui est contemporaine. Le point de vue choisi par Charles Nègre dédramatise le sujet. La monstruosité de la sculpture est concurrencée autant par la rigueur architecturale de l’édifice que par la vue sur Paris. Le personnage en haut de forme, qui n’est autre que le photographe Henri Le Secq, concentre le regard et achève d’isoler la gargouille dans sa mélancolie.

William Henry Jackson, Old Faithfull, épreuve sur papier albuminé à partir d'un négatif verre au collodion, contrecollée sur carton, 1870

© GrandPalaisRmn (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

William Henry Jackson, "Old Faithfull", épreuve sur papier albuminé à partir d'un négatif verre au collodion, contrecollée sur carton, 1870

La photographie en Amérique, au tournant de l’année 1870, est profondément liée à la découverte du territoire de ce pays neuf. Parallèlement à la jonction des lignes de chemin de fer d’est en ouest, des photographes expéditionnaires enregistrent les sites spectaculaires tel ce geyser du parc du Yellowstone. Puissance et gigantisme de la colonne d’eau face à cet homme si petit devant la nature. Cette photographie relaye l’idéologie «catastrophiste» de la création de monde, né de la puissance divine. Cette vision édénique des États-Unis vient aussi compenser, auprès du peuple américain, le traumatisme de la guerre de Sécession.

Maxime Du Camp, Nubie. Ibsamboul. Colosse occidental du Spéos de Phré, épreuve sur papier salé à partir d'un négatif papier, contrecollée sur carton, 1852

© GrandPalaisRmn (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Maxime Du Camp, "Nubie. Ibsamboul. Colosse occidental du Spéos de Phré", épreuve sur papier salé à partir d'un négatif papier, contrecollée sur carton, 1852

Entre 1849 et 1850, Maxime du Camp accompagne l’écrivain Gustave Flaubert en Orient. Il y réalise, pour le compte du ministère de l’Instruction publique, un ensemble de 125 photographies dans les pays d’Égypte, Nubie, Palestine et Syrie. Du Camp opte pour une efficacité documentaire face aux sites archéologiques monumentaux. L’exactitude de la représentation en est le maître-mot. Face à ce colosse, la frontalité, l’éclairage sans ombres, et un personnage pour donner l’échelle tendent à l’information objective. Servante de la science ethnographique, la photographie accomplit le vœu d’Arago qui voyait dans le daguerréotype l’outil idéal pour la copie et l’étude des hiéroglyphes.

Gertrude Käsebier, My Neighbors, Héliogravure, 1905

© GrandPalaisRmn (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Gertrude Käsebier, "My Neighbors", Héliogravure, 1905

Relevant de l’esthétique pictorialiste, cette image, au titre « Mes Voisins » invitant à une interprétation ironique, est publiée en 1905dans la revue Camera Work. Le sujet, ancré dans un quotidien rural et familier prisé par la photographe, peut toutefois se lire comme une allégorie. En effet, Gertude Käsebier figurait volontiers l’idée du couple marié sous les traits de bovins. Stabilité de l’attelage, sécurité de la force tranquille, mais limitation de l’initiative et de l’indépendance. Son implication professionnelle et commerciale pour subvenir aux besoins de sa famille amène à considérer la pratique de la photographie comme vecteur de l’émancipation féminine.

Clarence Hudson White, Drops of Rain, épreuve photomécanique (héliogravure), 1908

© Musée d'Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Alexis Brandt

Clarence Hudson White, "Drops of Rain", épreuve photomécanique (héliogravure), 1908

Membre du cercle pictorialiste américain de la Photo-Secession, Clarence H. White est influencé par le symbolisme et par un minimalisme de la représentation hérité d’une tradition picturale japonaise. Cette photographie joue sur le registre de la sensibilité, en s’abstenant d’être précisément descriptive par un jeu de formes élémentaires. On ne peut la considérer comme un portrait. L’enfant n’est pas identifiable, mais habite la photographie de la valeur sensible attachée à l’enfance. Les gouttes d’eau et la sphère parfaite fonctionnent dans une mise en abyme transparente, inscrites dans un rectangle, baignées de douce lumière. Rien ne vient heurter l’exercice du regard.

Alfred Stieglitz, The "Flat-Iron", héliogravure, 1903

© Musée d'Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Alfred Stieglitz, "The "Flat-Iron"", héliogravure, 1903

Pape du pictorialisme mondial, Alfred Stieglitz photographie cet immeuble new yorkais en forme de fer à repasser peu de temps après son inauguration. Si la représentation de cette architecture atypique est conforme aux préceptes pictorialistes, ambiance atmosphérique, évocation plutôt que description, elle prend cependant pour sujet un élément de modernité urbaine. Pour en rendre compte plus justement, l’esthétique photographique devra évoluer. Des constructions et ouvrages d’art comme le Flat Iron, le pont de Brooklyn ou plus près de nous le pont transbordeur de Marseille serviront de point d’appui aux recherches avant-gardistes de la photographie.

Pour aller plus loin :

Ressources

Le hors-série photographie sur le site Histoire par l'image

https://histoire-image.org/hors-series/photographies