Antoine Maurice Apollinaire, baron d’Argout (1782-1858), ministre et pair de France, Daumier Honoré

Antoine Maurice Apollinaire, baron d’Argout (1782-1858), ministre et pair de France

Évêque d’Autun, magistrat et diplomate

Dimensions

H. 13 cm ; L. 16 cm ; P. 9 cm

Provenance

Technique

sculpture

Matériaux

terre crue, peinture

Datation

1832

Lieu de conservation

Paris, musée d’Orsay

Qui sont ces célébrités dites du juste milieu et que sont les bustes-charges qui les représentent ?
Honoré Daumier, personnage engagé, est-il un caricaturiste célèbre ou un artiste méconnu ?

Au service de La Caricature

Charles Philipon (1800-1862), fondateur du journal satirique La Caricature, commande au jeune Honoré Daumier des bustes-charges et les présente ainsi à ses lecteurs le 26 avril 1832 : « La Caricature avait dans le temps promis à ses abonnés une galerie de portraits des célébrités du “juste milieu”, dont les ressemblances consciencieusement étudiées, devaient posséder, outre un caractère énergique, ce trait burlesque connu sous le nom de charge. La Caricature a différé quelques temps la réalisation de ce projet parce qu'elle a fait modeler chaque personnage en maquette. C'est ensuite d'après ces moules [sic] de terre que les dessins sont exécutés. » Il s'agit de la seule déclaration du vivant de Daumier permettant de comprendre la démarche de cet artiste de 22 ans, sculpteur autodidacte, qui réalise vraisemblablement une quarantaine de figurines sculptées représentant des parlementaires, ministres, banquiers, avocats afin de s'en servir comme modèles pour des lithographies.

Des bustes-charges : la rencontre de la sculpture et de la caricature

La sculpture de bustes magnifie et honore généralement de grands hommes. La charge (de l'italien caricare, qui signifie charger) doit en revanche accentuer les défauts, ridiculiser et provoquer le rire. Connu pour sa grande mémoire et son sens de l'observation, Daumier restitue les traits principaux de ces célébrités de la monarchie de Juillet du « juste milieu », expression retenue par Philipon à la suite du discours du roi Louis-Philippe du 30 janvier 1831, qui déclare se « tenir dans un juste milieu également éloigné des excès du pouvoir populaire et des abus du pouvoir royal ». Républicain convaincu, inventeur de la forme de la poire pour le visage du roi [ image 1 ], Charles Philipon est aussi l'une des célébrités représentées dans la série des bustes-charges ainsi que le propriétaire de ces œuvres, achetées à Daumier et restées dans la famille du journaliste jusqu'en 1927 [ image 2 ].

Un ministre au nez inspirant !

Chaque buste est individualisé. Le comte d'Argout (1782-1858) est le modèle d'un des premiers bustes exécutés en 1832 [ image principale ]. Issu d'une famille dauphinoise, il est préfet puis pair de France en 1819, avant de se voir confier le ministère de la Marine en 1830, celui du Commerce et des Travaux publics en 1831, et enfin celui de l'Intérieur en 1832. D'Argout devient la cible idéale des humoristes qui se focalisent sur son nez protubérant. Daumier accomplit donc, lui aussi, avec verve, une « charge nasale » [ détail b ].

Nommé à la Banque de France en 1834, le ministre est réclamé avec humour par Le Charivari, également fondé par Philipon :
« Rendez-nous, ô Neuf-août,
« Le nez de d'Argout !
« Que votre majesté nous rende
« Cet inestimable bijou.
« Le Charivari le demande
« Comme un pauvre demande un sou. »

Dans la lithographie, très fidèle au modèle en terre hormis l'ajout de lunettes, le portrait-vignette s'accompagne d'armes parlantes où figurent le nez, des ciseaux évoquant la censure et un bonnet d'âne [ image 3 ] !

Le poète et critique d'art Charles Baudelaire attribuait des lettres de noblesse à la caricature : « Daumier fut à la fois souple comme un artiste et exact comme Lavater. » Il faisait ainsi référence à des travaux scientifiques. En effet, le pasteur suisse Lavater étudiait la personnalité d'un individu grâce aux traits de son visage (physiognomonie). D'autres, comme le docteur Gall, l'analysaient par les bosses du crâne (phrénologie).

Un modeleur libre et instinctif

Restauré en 2005 comme l'ensemble des bustes conservés au musée d'Orsay, le buste d'Argout, débarrassé de repeints successifs, a retrouvé son état et ses couleurs d'origine. La conservation de ces fragiles terres crues est exceptionnelle alors même que Daumier ne semble pas s'être soucié de les préserver en vue d'exposition ou d'édition, contrairement à son confrère Dantan le Jeune [ image 4 ]. La masse d'argile compacte a été vigoureusement modelée. Le jeune Daumier prouve une grande sûreté dans la construction des volumes. Des traces d'outils sont perceptibles, comme la gradine utilisée pour travailler la chevelure. Des couleurs, ajoutées au pinceau directement sur la terre à peine sèche, ajoutent au réalisme, tel le noir des cheveux, le rosé des joues, le bleu des yeux et les teintes des vêtements contemporains : gilet rouge foncé, chemise et col blancs éclairant le visage qui contraste avec la redingote bleu foncé.

La présentation en buste répond à une tradition classique du portrait, mais peut-être aussi à la disposition des députés visibles à mi-corps dans l'hémicycle tels que Daumier les représente dans Le Ventre législatif, célèbre lithographie parue dans L'Association mensuelle en 1834. D'Argout s'y trouve d'ailleurs en bas, au premier rang (le troisième en partant de la droite), reconnaissable à son nez et ses lunettes.

Les risques du métier

À la suite de la lithographie intitulée Gargantua, dans laquelle le monarque figure avec une tête piriforme, Daumier est incarcéré d'août 1832 à janvier 1833 à la prison de Sainte-Pélagie, près du Jardin des plantes, « pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement du Roi ». Il est renvoyé du Charivari en 1860, la censure napoléonienne s'étant durcie. En 1878, quelques mois avant le décès de Daumier, une exposition est organisée par Victor Hugo notamment elle rend hommage aux multiples talents méconnus de cet artiste qui se voulait d'abord peintre, mais qui fut également un grand dessinateur, un lithographe, un sculpteur admiré des poètes et des peintres.

À l'instar de son contemporain Honoré de Balzac, Daumier offre, avec liberté et impertinence, sa vision d'une certaine « comédie humaine ».

Ressources

Analyse des bustes-charges dans une approche historique

http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=428

Une présentation des bustes-charges en bronze conservés à l’Assemblée nationale

http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/bustes-daumier.asp

Une visite virtuelle de l’exposition « Daumier et ses héritiers » présentée à la Bibliothèque nationale de France (4 mars – 8 juin 2008)

http://expositions.bnf.fr/daumier/