Arrangement en gris et noir n° 1, Whistler James McNeill

Arrangement en gris et noir n°1

Dimensions

H. 144,3 cm ; L. 163 cm

Provenance

Technique

peinture

Matériaux

Huile sur toile

Datation

1871

Lieu de conservation

Paris, musée d’Orsay

Pourquoi faire correspondre musique et couleurs ?

Né en 1834 dans le Massachussetts, fils d'un ingénieur militaire, James Whistler se lance dans la carrière de peintre après son exclusion de l'académie militaire de Westpoint en 1854. L'année suivante, il s'installe à Paris, où il se forme et se lie d'amitié avec des peintres français, dont Henri Fantin-Latour. Par la suite, il se fixe à Londres et expose aussi bien au Royaume-Uni qu'en France.

Dandy à l'humour incisif, Whistler est un portraitiste recherché et un paysagiste original. Durant toute sa carrière, il est proche des cercles intellectuels et littéraires britanniques et français, de l'avant-garde des années 1860 au symbolisme des années 1890. Il meurt à Londres en 1903.

C'est dans la capitale anglaise que Whistler exécute en 1871 Arrangement en gris et noir no 1 image principale, exposé à la Royal Academy l'année suivante. Dans cette toile, il représente sa mère, Anna Mathilda Whistler, alors âgée de 67 ans. Elle est figurée assise, de profil, au centre d'une composition très structurée. L'œuvre est réalisée dans une palette limitée presque exclusivement au noir et au gris.

Whistler esthète

Comme l'indique le titre de l'œuvre, la couleur, travaillée en finesse et aux glacis, est l'élément central de la toile. La palette, limitée à des tons de noir et de gris, est à peine réchauffée, par endroits, de nuances de beige image b. La carnation du visage de madame Whistler constitue la seule note de rose, éclairée par le blanc de la coiffe qu'elle porte image c.

Cette palette épurée renforce la puissance d'une composition fortement structurée par des horizontales et des verticales. Les horizontales du sol, de la plinthe et du repose-pied répondent aux lignes des tableaux au mur et à la verticale du rideau, adoucie par de petits motifs. L'angle droit que forme le modèle, assis de profil, accentue cette structuration forte qui produit une sensation d'espace sobre et sans profondeur.

Un portrait psychologique

La mise en scène n'est pas classique, madame Whistler étant assise de profil, et non de trois quarts ou de face. Cette position lui donne un caractère figé, rigide voire sévère. Le regard du modèle ne noue pas de lien avec le spectateur : il se porte vers l'extérieur, ce qui confère un sentiment d'enfermement et, paradoxalement, de force et de liberté intérieure. Madame Whistler semble garder ses idées pour elle. En ne représentant pas la totalité du visage de sa mère, le peintre exprime le caractère déterminé de celle-ci, dont l'intériorité nous reste mystérieuse.

Un critique londonien allait peut-être trop loin en émettant l'hypothèse que cette peinture portait la marque du puritanisme américain. Néanmoins, la mère de l'artiste était réputée très pieuse et menait une vie austère. Elle jugeait avec réprobation le mode de vie « bohême » de son fils, et avait contribué à la séparation de l'artiste d'avec Joanna Hiffernan image 1, ancien modèle de Courbet, avec qui il entretenait une relation.

La musique au cœur de la peinture

Le terme « arrangement » choisi comme titre principal nous ouvre une autre dimension, celle de la musique. En effet, Whistler était coutumier de titres tels que Symphonie en blanc image 1 ou Variations en violet et vert image 2.

En musique, un arrangement est une réécriture d'un thème, retravaillant des accords ou changeant des instruments. Dans la peinture de Whistler, les couleurs se comportent comme des notes de musique : quelques-unes sont dominantes et constituent l'harmonie principale, tandis que certaines subissent des altérations, par leur mélange ou leur interaction avec d'autres couleurs ou d'autres formes. L'harmonie générale qui émane des œuvres du peintre aiguise la sensibilité du spectateur.

En faisant littéralement chanter les couleurs, Whistler affirme que c'est leur harmonie ou leur discordance qui compte. Le sujet devient secondaire. D'ailleurs, dans ce portrait, l'identité du modèle n'est révélée que dans le sous-titre.

« L'art pour l'art »

Le XIXe siècle, dominé par la morale bourgeoise, réprime l'expression de la sensibilité et réprouve la sensualité. Beaucoup d'artistes aspirent à se libérer de cette norme et s'opposent également à l'art académique.

Whistler est proche du mouvement esthétique britannique, qui se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les esthètes sont collectionneurs adeptes de « l'art pour l'art ». Détaché des normes de la bourgeoisie, ce mouvement a pour objectif de produire des œuvres sensuelles et poétiques image 3. En France, Charles Baudelaire, ami de Whistler image 4, fait écho à la recherche des esthètes britanniques.

Réalisme et esthétisme : une synthèse réussie

Deux nuances colorées et quelques lignes : peu d'éléments construisent ce tableau, qui laisse néanmoins une impression puissante. Whistler réussit une synthèse très équilibrée de réalisme, de psychologie et d'esthétisme par laquelle il démontre que le caractère de sa mère est une variation subtile de nuances, et non un étalage de couleurs franches et variées. Il prête à sa mère une profondeur et un mystère que l'on attribuait peu aux femmes à cette époque.

Ce tableau, emblématique de la société et de l'art américains, est pourtant conservé en France, au musée d'Orsay. Ironie du sort, madame Whistler, exemple de discrétion et de piété de son vivant, est devenue une véritable icône.

Sylvaine Joy

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/arrangement-en-gris-et-noir-ndeg-1

Publié le 22/09/2022

Ressources

Des références bibliographiques sur le monde de l’art et la contestation artistique au XIXe siècle sur le site de la BnF

https://www.bnf.fr/fr/la-vie-artistique-en-france-au-xixe-siecle-institutions-et-contestations-bibliographie

La présentation de l’exposition Beauté, morale et volupté dans l'Angleterre d’Oscar Wilde présentée au musée d’Orsay en 2011-2012

https://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/aux-musees/presentation-detaillee/article/beaute-morale-et-volupte-28910.html?tx_ttnews%5BbackPid%5D=649&cHash=65bb612154

Le poème Symphonie en blanc majeur de Théophile Gautier sur le site Les Essentiels : littérature de la BnF

https://gallica.bnf.fr/essentiels/gautier/emaux-camees/symphonie-blanc-majeur

Glossaire

Glacis : Peinture à l’huile fluide composée majoritairement d’huile et peu chargée en pigment. Il en résulte une transparence qui permet, grâce à la superposition des couches, de créer des effets de textures et de profondeur.

« L’art pour l’art » : Notion qui émerge dans les années 1830, notamment avec Théophile Gautier dans la préface du roman "Mademoiselle de Maupin" (1834). Cette théorie prône la séparation de l’art de toute notion de moralité pour que la contemplation artistique devienne un pur objet de plaisir esthétique. Transgressant les valeurs rigides et bourgeoises, cette théorie est incarnée au Royaume-Uni par des artistes d’avant-garde, tels que Dante Gabriel Rossetti, issu du groupe des préraphaélites, mais aussi par des artistes académiques, tel lord Frederic Leighton.

Mouvement esthétique : Mouvement artistique agrégeant de nombreux artistes britanniques de différents styles. Suivant les préceptes de l’"art pour l’art", le mouvement esthétique recherche l’harmonie et la sensualité. Un de ses sujets favoris est la sublimation de l’amour charnel par la beauté plastique. Les œuvres qui en résultent, volontiers oniriques, puisent dans le registre allégorique ou bien dans la littérature ancienne, notamment les légendes arthuriennes ou les grands cycles médiévaux. Le mouvement entretient une parenté forte avec le symbolisme, qui se développe dans le dernier quart du XIXe siècle sur le continent.

Symbolisme : Mouvement littéraire et artistique de la fin du XIXe siècle dont les adeptes préféraient l’évocation du monde de l’esprit à la description de la réalité.

Composition : Manière de disposer des figures, des motifs ou des couleurs dans l’élaboration d’une œuvre.

Palette : La palette est la petite planche sur laquelle l’artiste dispose et mélange ses couleurs. Le terme désigne aussi l’ensemble des couleurs qu’il choisit pour une œuvre.