Corne à poudre

Corne à poudre

Auteur

Dimensions

H. : 14,4 cm ; L. : 4,8 cm

Provenance

Lieu de création : Inde

Technique

"Kundan"

Matériaux

Jade, Rubis, Émeraude, Or (métal)

Datation

XVIIe siècle - Empire moghol (1526-1857)

Lieu de conservation

France, Paris, musée du Louvre

Une corne à poudre, pour quoi faire ?

L’introduction puis le développement des armes à feu en Inde conduisirent à la production d’accessoires indispensables à leur utilisation, comme cette corne à poudre image principale nécessaire au chargement des fusils et pistolets à mèche. À l’époque moghole, les artisans des ateliers impériaux en firent de véritables œuvres d’art. 

Une corne à poudre 

La poudre à canon semble être arrivée en Inde dans le courant du XIIIe siècle. Son usage se répand vraiment au siècle suivant. Les contacts avec l’Europe par l’intermédiaire des Portugais favorisent, dès le XVIe siècle, l’essor des armes à feu portatives. Nombre d’entre elles sont importées, mais l’empereur moghol Akbar qui règne entre 1556 et 1605 image 1 en encourage la production locale. 

La corne à poudre image 2 est indispensable à l’utilisation des pistolets et fusils à mèche. Dans ces armes à un coup, la balle est propulsée par l’explosion de la poudre à laquelle on met le feu à l’aide d’une mèche. Les cornes et poires à poudre permettent de verser l’explosif par la bouche du canon avant d’y introduire la balle. Cette dernière est alors calée avec une baguette, aussi appelée refouloir, qui sert également à tasser la poudre pour éviter qu’elle fasse long feu à l’allumage. Lorsqu’il n’est pas utilisé, le refouloir est maintenu par une encoche sous le canon. Les cornes à poudre en ivoire adoptent la courbure naturelle dictée par le fragment de défense d’éléphant ou la corne animale dans laquelle elles sont taillées image 3. Les artisans des ateliers princiers s’en sont volontiers inspirés pour des cornes réalisées dans d’autres matières. 

Un objet de luxe : la corne à poudre du Louvre 

La corne à poudre du musée du Louvre et son couvercle sont taillés dans un jade blanc et vert pâle poli, incrusté de rubis et d’émeraudes détail b détail c. Adoptant la forme courbe d’une corne animale, empruntée aux modèles réalisés en ivoire, l’objet se termine, dans sa partie la plus effilée, par une tête de capridé aux longues cornes annelées, vraisemblablement un ibex (bouquetin) détail d. L’animal, dont les yeux sont incrustés de rubis détail d, est traité avec un réalisme caractéristique de l’esthétique moghole. 

La corne à poudre et son couvercle sont rehaussés d’un décor floral à base de rubis et d’émeraudes incrustés à l’or selon la technique du kundan, spécifique à l’orfèvrerie indienne détail e. Un dispositif métallique incurvé fixé sur un pivot à mi-longueur de la corne permettait le contrôle de l’orifice par lequel la poudre s’écoulait dans le canon de l’arme à charger image principale

Les Moghols 

La dynastie moghole s’établit en Inde en 1526, après la victoire de Babur image 4, prince turc originaire d’Asie centrale et descendant de Tamerlan, sur les armées du sultanat de Delhi. Babur et son successeur consacrent leurs règnes respectifs à poser et à consolider les bases de leur pouvoir. En 1556, le jeune Akbar, âgé de 13 ans, monte sur le trône image 1. En cinquante années de règne, il fait du royaume encore fragile dont il a hérité un véritable empire, stable et puissant. Grand conquérant, habile diplomate, ami des arts et des sciences, fondateur de l’éphémère capitale de Fatehpur Sikri image 5, Akbar est l’artisan de la splendeur des Moghols. Monarque éclairé et tolérant, il montre un grand intérêt pour toutes les religions représentées dans ses États. 

Ses successeurs immédiats, Jahangir et Shah Jahan image 7, poursuivent cette politique. Immortel bâtisseur du Taj Mahal image 6 , Shah Jahan renversé par son fils rebelle Aurangzeb image 8 en 1658, meurt en captivité. Musulman très rigoriste, Aurangzeb parvient à maintenir la stabilité de l’empire mais il rompt avec la tolérance et avec la tradition de mécénat de ses aïeux. Un long déclin commence à la fin de son règne, et le dernier des empereurs moghols, exilé en Birmanie, meurt en 1862. 

Le jade, symphonie en verts 

« Jade » est un terme générique recouvrant plusieurs minéraux qui se différencient tant par leur composition chimique que par leur structure cristalline. La néphrite, utilisée pour la corne à poudre du musée du Louvre, est le plus répandu. C’est un silicate de calcium et de magnésium dont les gisements sont nombreux à travers le monde, en Chine notamment. La jadéite, silicate de sodium et d’aluminium, est plus rare et se trouve notamment en Birmanie. Les deux minéraux ont une gamme colorée très large, du blanc à une infinie variété de verts. Plus rares, des teintes rouges, violettes, brunes, voire noires sont dues à la présence de certaines impuretés. Le vert émeraude profond qui caractérise le jade aux yeux du grand public est propre à la jadéite. Poli, le jade offre un toucher doux et lisse et un aspect lustré. Son degré de dureté est élevé, mais reste toutefois inférieur à celui des pierres précieuses. La matière première est taillée et travaillée par abrasion. Les princes moghols avaient une grande estime pour le jade, que leurs ancêtres timourides tenaient pour la pierre de la victoire, ce qui justifie en partie son abondante utilisation dans le décor des armes. On lui attribuait également le pouvoir de révéler la présence de poison dans un mets ou une boisson. 

L’Inde, les Moghols et la passion des pierres 

Depuis des temps immémoriaux, l’Inde attribue aux pierres précieuses des vertus magiques et protectrices. Princes turcs originaires d’Asie centrale, les Moghols partageaient cette fascination pour les gemmes et se flattaient volontiers de leur expertise en la matière. Grands amateurs de diamants, dont les mines de Golconde image 9 livraient de superbes spécimens comme le diamant dit le Régent, ils accordaient toutefois au rubis et à l’émeraude une place privilégiée. 

Pierre dynastique également dotée d’une connotation solaire, le rubis était importé du Sri Lanka, de Birmanie et du Badakhshan en Asie centrale. L’émeraude était, quant à elle, la pierre talismanique par excellence. De couleur verte, couleur de la spiritualité, elle se voyait également attribuer de multiples propriétés prophylactiques (préventives), protégeant, disait-on, de l’emprise des démons et de divers maux comme l’épilepsie. À partir du XVIe siècle, les émeraudes utilisées dans la joaillerie indienne transitaient par Goa image 9, en provenance de Colombie où des mines avaient été découvertes dès 1537. 

Le kundan : une technique de sertissage unique 

Propre à l’orfèvrerie indienne, la technique du kundan permet de sertir des pierres à froid à l’aide d’un or 24 carats d’une extrême pureté. Cet or possède la propriété de former avec lui-même des liaisons moléculaires à température ambiante, ce qui évite d’avoir à chauffer la pièce exécutée. La pierre à sertir, très mince et simplement polie, est posée sur un paillon d’or dans l’alvéole qui lui a été préparée. Les feuilles d’or 24 carats d’une extrême finesse, repliées sur elles-mêmes, sont insérées autour de la pierre à l’aide de burins. Le sertissage est ensuite parfaitement mis en forme et poli au brunissoir. Cette technique permet donc, en bijouterie, de s’affranchir des griffes pour maintenir la pierre en place. Particulièrement malléable, cet or peut épouser tous types de surfaces et être utilisé pour le décor d’objets en pierres dures, jade ou cristal de roche. 

La réalisation d’un objet serti au kundan requiert, à différentes étapes du processus, l’intervention de plusieurs artisans hautement spécialisés. 

L’étiquette en usage à la cour moghole impliquait de fréquents échanges de somptueux présents, par lesquels les nobles cherchaient à s’attirer la faveur du souverain. Ce dernier pouvait aussi distinguer l’un d’entre eux en lui offrant un objet de luxe sorti des ateliers impériaux. Dans ce contexte, une arme d’apparat ou un somptueux accessoire d’armement constituait un cadeau très apprécié.

Mots-clés

Véronique Crombé

Permalien : http://panoramadelart.com/analyse/corne-poudre

Publié le 19/03/2026

Glossaire

Dynastie moghole : Dynastie d’origine turco-mongole établie en Inde à partir de 1526, et empire que ces souverains contrôlèrent jusqu’en 1858. Après la fondation de l’Empire par Babur et les déboires de son fils Humayun, les plus grands souverains moghols furent Akbar (1542-1605) et ses successeurs immédiats : Jahângîr, Shah Jahan et Aurangzeb.

Jade : Pierre dure abondamment utilisée dans les arts décoratifs de la Chine et de l’Inde. Il se décline en plusieurs variétés, dont les plus connues sont la néphrite et la jadéite. Généralement associé à la couleur verte, le jade peut en fait revêtir des teintes très variées.

Kundan : De son sens premier « or », terme désignant également une technique de sertissage à froid propre à l’orfèvrerie indienne, utilisant un or 24 carats d’une parfaite pureté.

Paillon : Mince feuille d’or placée sous une pierre dans un serti fermé, pour renforcer son éclat

Sertissage : Procédé utilisé pour fixer une gemme sur un bijou, en l’enchâssant dans une monture.

Taj Mahal : Tombeau monumental, recouvert de marbre blanc, édifié à Agra (Inde) à la demande de l’empereur Shâh Jahân pour son épouse Mumtaz Mahal.

Tamerlan (1336-1405) : Redoutable conquérant d’origine turque centre-asiatique. Également appelé Timour Leng ou Timour le Boiteux, il établit en Asie un empire qui s’étend des confins occidentaux de la Chine à la Syrie actuelle, et de la mer d’Oman à la Caspienne. Ses descendants sont les Timourides.

Timourides : Dynastie de souverains régnant en Perse de 1370 à 1406.