Denis Diderot, écrivain, Van Loo Louis-Michel

Denis Diderot, écrivain

Dimensions

H. 81 cm ; L. 65 cm

Provenance

1911, don M. de Vandeul

Technique

peinture

Matériaux

huile sur toile

Datation

1767

Lieu de conservation

Paris, musée du Louvre

Le portrait d’un philosophe « aux cent physionomies » est-il réalisable ? Comment atteindre la ressemblance ?
Quel regard le critique Denis Diderot porte-t-il sur sa propre représentation ?

Un témoignage d'amitié

Le portrait de Denis Diderot (1713-1784) [ image principale ], directeur de la fameuse Encyclopédie, est un cadeau de son ami, le peintre Louis-Michel Van Loo. Le tableau est exposé au Salon de 1767, puis trouve place chez les Diderot. La peinture est conservée au musée du Louvre depuis 1911, grâce au don de M. de Vandeul, descendant de la fille unique de Diderot, Marie-Angélique, épouse d'Abel François Nicolas Caroillon de Vandeul.

Un habile portraitiste

Membre d'une dynastie de peintres, fils aîné et élève de Jean-Baptiste Van Loo, Louis-Michel se forme en Italie où il accompagne son père et son oncle Charles-André, dit Carle. Reçu à l'Académie royale de peinture et de sculpture en 1725, il devient un portraitiste si demandé qu'il est appelé en 1737 à la cour de Philippe V d'Espagne, où son talent est fortement apprécié. De retour en France en 1753, sa réputation lui permet de recevoir de prestigieuses commandes royales.

Une formule adaptée aux artistes

Pour les portraits d'artistes ou d'écrivains, Van Loo adopte fréquemment une même formule : une disposition en buste grandeur nature, un traitement virtuose des tissus et l'ajout d'attributs caractérisant la fonction du modèle. Ainsi, le portrait de l'architecte Germain Soufflot [ image 1 ] présente des similitudes avec celui de Diderot : le dynamisme de la pose, le geste suspendu du créateur, le rendu des matières ou encore le fond neutre permettant de laisser surgir la luminosité des chairs sont autant d'éléments communs aux deux portraits.

Un écrivain en pleine inspiration

Le visage de Diderot avait déjà fait l'objet d'un dessin par Van Loo [ image 3 ], étudiant particulièrement la vivacité d'un regard qui se porte au-delà du spectateur, comme s'il tentait de saisir une idée. La pose est cependant inversée par rapport à celle du portrait peint.

L'artiste parvient à suggérer la pensée en action : le regard du philosophe fixé au loin, la main gauche en suspens qui semble retenir cette pensée jusqu'à la main droite tenant la plume. Bientôt, la fulgurance de l'idée se concrétisera en mots sur le papier, mais la plume se tient encore à quelques millimètres de la feuille [ détail b ].

Tous les attributs nécessaires à l'écrivain sont représentés : une plume, un encrier, dit écritoire (objet personnel de Diderot conservé au musée de Langres, sa ville natale), les pages déjà rédigées et les feuilles encore vierges. Le rouge audacieux d'un objet tranche avec les autres teintes il s'agit d'un bâton de cire, utilisé pour cacheter les lettres.

Une luxueuse robe de chambre !

Un certain naturel est recherché puisque Diderot, alors âgé de 54 ans, ne porte pas de lourde perruque dans son portrait il est donc montré dans l'intimité. Le philosophe est vêtu d'une robe de chambre en satin bleu, qui se trouve être un accessoire d'atelier porté également par Van Loo dans le Portrait de l'artiste par lui-même [ image 2 ], réalisé en 1763 et conservé au château de Versailles. Mais le luxe de la robe de chambre fait frémir Diderot, qui parle de la ruine « du pauvre littérateur si le receveur de la capitation vient à l'imposer sur sa robe de chambre ».

Ce vêtement à petit col droit et le gilet présentant des boutons de la même soierie permettent au peintre de démontrer sa maîtrise du rendu du satin. Différente nuances de bleu apparaissent auprès des blancs de la chemise de lin agrémentée de dentelles en mousseline.

Un modèle critique

Diderot rédige entre 1759 et 1781 des commentaires d'œuvres exposées au Salon carré du Louvre à un rythme bisannuel. Il collabore à la Correspondance littéraire, philosophique et critique de Friedrich Melchior Grimm, revue manuscrite destinée aux têtes couronnées de l'Europe des Lumières. Il s'agace souvent de la profusion des portraits, genre lucratif pour les peintres mais bien éloigné des vertus de la grande peinture d'histoire. Pourtant, en 1767, le portrait du philosophe est exposé et commenté par lui-même avec humour. Il exprime cependant des doutes sur les capacités d'un portraitiste à rendre la véracité d'un individu quel qu'il soit.

« […] Ce n'est pas moi. »

Ce portrait est-il pour autant ressemblant ? Le modèle lui-même n'en est pas convaincu, malgré l'amitié qu'il porte au peintre. Le critique Bachaumont semble, lui, reconnaître le philosophe : « [Van Loo] a peint M. Diderot avec cette tête nue et fumante sur laquelle cet auteur est obligé de jeter de l'eau froide de temps à autre pour modérer les accès d'un génie bouillant. »

De son côté, le critique Diderot décrit ainsi son propre portrait : « […] On le voit de face. Il a la tête nue. Son toupet gris avec sa mignardise lui donne l'air d'une vieille coquette qui fait encore l'aimable. La position d'un secrétaire d'État et non d'un philosophe. […] Mais que diront mes petits-enfants quand ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ? Mes enfants je vous préviens que ce n'est pas moi. J'avais en une journée cent physionomies diverses selon la chose dont j'étais affecté. J'étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste mais je ne fus jamais tel que vous me voyez là […]. »

Diderot pose la question de la ressemblance selon lui, elle est intéressante pour les contemporains d'un modèle, mais seul le style de l'artiste est essentiel aux yeux de la postérité. Ainsi, la figure de fantaisie de Jean-Honoré Fragonard, longtemps désignée comme un autre portrait de Diderot [ image 4 ], n'est plus identifiée comme tel depuis de récentes découvertes. La fougue de l'exécution de Fragonard était pourtant très proche de l'esprit vif de l'écrivain. Or, Diderot n'avait pas les yeux bleus, mais marron, et il n'a jamais rien écrit à propos de ce portrait !

On dénombre une quinzaine de portraits de Diderot, peints, sculptés ou dessinés par des artistes, comme les sculpteurs Jean-Antoine Houdon [ image 5 ] et Jean-Baptiste Pigalle [ image 6 ] avec lesquels le philosophe entretenait également des liens d'amitié. Les artistes peintres ou sculpteurs ont cherché à traduire la vitalité du philosophe. Houdon comme Van Loo ont tenté d'immortaliser une pensée à l'œuvre par le regard, les lèvres entrouvertes de ce philosophe enthousiaste.

Christine Kastner-Tardy

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/denis-diderot-ecrivain

Publié le 22/09/2022

Ressources

« Le “Diderot” de Fragonard n’est pas Diderot ». Article du <em>Figaro</em> du 21&nbsp;novembre 2012

http://www.lefigaro.fr/arts-expositions/2012/11/20/03015-20121120ARTFIG00460-diderot-perd-la-face.php

À l’occasion du tricentenaire de la naissance de Diderot en 2013, un site réunissant toutes les activités, colloques, commémorations

https://sites.google.com/site/diderot2013/

Le cartel de l’œuvre sur le site du musée du Louvre

https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010063387

Site universitaire avec des études sur Diderot et l’intégralité du commentaire de son portrait par Van Loo

http://www.univ-montp3.fr/pictura/GenerateurNotice.php?numnotice=A0101

Une étude historique de l’œuvre sur le site <em>L’Histoire par l’image</em>

http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=1263

Glossaire

Académie (institution) : L’Académie royale de peinture et de sculpture est fondée en 1648. En 1816, l'Académie des beaux-arts est créée par la réunion de l’Académie royale de peinture et de sculpture, de l’Académie de musique (fondée en 1669) et de l’Académie d’architecture (fondée en 1671).

Mousseline : Terme issu de l'italien « mussolo » qui dérive lui-même du nom de la ville de Mossoul, cité du nord de l’actuel Irak par laquelle transitaient des tissus de soie puis de coton provenant des Indes. Appréciées pour leur transparence et leur légèreté, les premières mousselines furent fabriquées en France en 1750 et connurent une grande vogue dans les années 1770-1780.

Peinture d’histoire : Genre pictural majeur représentant des scènes inspirées de l’histoire, de la religion, de la mythologie ou de la littérature.

Salon : Au XVIIIe siècle les expositions des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture se tenaient dans le Salon carré du Louvre. Le terme « Salon » désigne par la suite toutes les expositions régulières organisées par l’Académie.