Guerrier

Guerrier A

Auteur

Dimensions

H. 1,97 m

Provenance

Riace, Italie

Technique

sculpture

Matériaux

bronze

Datation

Vers 460 av. J.-C.

Lieu de conservation

Italie, Reggio de Calabre, musée National

D’où viennent ces statues extraordinaires ? Qui les a créées ? Et pour quel usage ?

Une découverte prodigieuse

Connues aujourd'hui sous le nom de « bronzes de Riace », ces deux statues exceptionnelles ont été découvertes en 1972 par un plongeur amateur. Elles gisaient par huit mètres de profondeur à 300 mètres des côtes de Riace [ détail d ], en Calabre, sans aucune trace d'épave aux alentours. Afin d'éviter un naufrage au bateau qui les transportait, ce lourd chargement aura sans doute été jeté par-dessus bord lors d'une tempête. Elles constituent des témoins précieux de la grande statuaire de bronze en Grèce. En effet, la majorité des œuvres furent détruites à la fin de l'Antiquité lorsque l'intérêt économique prima sur la valeur artistique de ces représentations désormais dénuées de sens. Elles furent fondues, et leur métal réemployé.

Les rares bronzes de grande taille parvenus jusqu'à nous échappèrent à cette destruction systématique car ils avaient disparu avant la fin de l'Antiquité en étant enterrés, comme l'Aurige de Delphes (qui avait été endommagé dans un tremblement de terre) [ image 4 ] ou en étant engloutis comme la statue du dieu du cap Artémision (lors du naufrage du bateau qui la transportait).

On désigne aujourd'hui les bronzes de Riace l'un par « A », aussi surnommé « le Jeune », l'autre par « B », dit « le Vieux ».

Deux guerriers immenses

Mesurant près de 2 mètres et pesant 250 kg chacune, ces statues figurent toutes deux un guerrier armé dans la nudité héroïque. Ils sont debout, au repos, en appui sur la jambe droite, bras gauche replié, tête tournée vers la droite. Leurs armes ont aujourd'hui disparu mais sont aisément restituables : un bouclier à leur bras gauche, comme l'indique le brassard qui subsiste, une lance ou une épée dans la main droite [ image 3 ]. Une bandelette retenait la chevelure de A, et un casque venait reposer sur la calotte que B porte encore. Des matériaux rapportés soulignent avec raffinement certains détails : le cuivre pour les lèvres, les mamelons et les cils, l'argent pour les dents. L'ivoire, le calcaire et la pâte de verre rehaussent encore partiellement les yeux.

Une technique audacieuse

La restauration a révélé un procédé de fabrication inhabituel et audacieux. Dans la technique de la fonte à cire perdue, la cire est généralement appliquée dans le moule pris sur le modèle ; on parle de procédé indirect. Dans le cas des bronzes de Riace, des plaques de cire ont été directement appliquées sur la statue en terre préalablement cuite qui allait faire office de noyau. Le sculpteur a pris le risque de perdre son modèle en cas d'accident de fonte. Par ailleurs, les analyses ont montré que la terre utilisée n'est pas la même : les deux statues ne sortent donc pas du même atelier.

Les œuvres de grands maîtres

Aucun élément archéologique ne permet de donner le nom d'un sculpteur ou une provenance. Depuis la découverte de ces bronzes exceptionnels, les spécialistes débattent et avancent des hypothèses fondées essentiellement sur des analyses techniques et stylistiques. Les indéniables qualités plastiques de ces statues font immédiatement penser à des œuvres conçues par de grands maîtres. Elles sont ainsi diversement attribuées à Myron, Hagéladas, Phidias, Alcamène ou Polyclète et ses suiveurs, de célèbres sculpteurs grecs dont certains ne sont connus que par des textes et des répliques romaines.

Des statues créées à une génération d'écart

Il est généralement admis que la statue A aurait été réalisée vers 460 avant J.-C. et la statue B vers 430, ce principalement en raison du traitement de la pondération des corps. En effet, les recherches des sculpteurs du début du Ve siècle tendent vers la mimésis, l'illusion de la vie, afin d'animer les corps tout en préservant leur harmonie. Bien que A et B semblent très proches à première vue, ils présentent des différences anatomiques qui motivent une datation avec un intervalle d'une génération.

Statue A vers 460 [ image principale ] La statue A est dans un état exceptionnel : seules manquent une mèche de cheveux et les pupilles. C'est un homme jeune, aux cheveux longs et bouclés ceints d'une bandelette et à la barbe abondamment fournie. Ses épaules rejetées vers l'arrière donnent l'impression d'un souffle retenu. Tout en énergie contenue, il semble fixer ou défier un invisible adversaire, comme pressé d'en découdre [ détail c ]. La pondération rompt avec la marche statique des couroi (statues de jeunes hommes) archaïques. Représenté au repos, le corps semble pourtant prêt à se mouvoir : il présente un hanchement, la jambe qui porte le poids du corps étant tendue, l'autre fléchie. Mais les deux pieds reposent à plat, et la ligne des épaules reste horizontale.

Statue B vers 430 [ image principale ] La statue B figure un homme apparemment plus mature que A. Son bras droit a été rapporté dans l'Antiquité : a-t-il été remanié avant son transport pour former une paire plus convaincante avec A ? Lui aussi est campé sur sa jambe droite, la jambe gauche au repos. Cependant, si la pose est semblable, les répercussions du hanchement affectent ici le corps dans son ensemble. La statue B reprend le système de proportions et de réponses alternées entre les hanches et les épaules que le sculpteur Polyclète a défini dans son Canon, un traité théorique illustré par une statue qui n'est aujourd'hui connue que par des répliques d'époque romaine [ image 1 ]. Épaules et hanches se répondent selon des diagonales qui dessinent la lettre grecque χ (« chi » *), d'où le nom de « chiasme polyclétéen » donné à ce rythme du corps recréé intellectuellement.

Créés pour former un ensemble ou réunis le temps de leur transport vers Rome ?

Le fait que les guerriers de Riace aient été transportés sur le même navire, sans doute pour un acheteur romain très fortuné, et qu'ils aient finalement été trouvés ensemble n'est aucunement la preuve qu'ils proviennent du même endroit, d'un même groupe et encore moins du même atelier. En Grèce, ils étaient sans doute exposés en plein air dans un espace public, agora ou sanctuaire, car leur grande taille et l'absence de support les destinent à être contemplés sous divers points de vue, ce qui est difficile dans un lieu clos. Ces deux bronzes ont sans aucun doute été créés à la demande d'un État, d'une ville ou de commanditaires suffisamment riches pour faire réaliser des statues monumentales en bronze, matériau prestigieux.

Si l'on en croit les textes antiques, au Ve siècle avant J.-C., plusieurs groupes monumentaux en bronze représentant des héros semblent avoir été offerts à de grands sanctuaires, comme Olympie ou Delphes. Les bronzes de Riace sont-ils les éléments d'une telle offrande ? Un indice peut renforcer l'hypothèse d'un ex-voto : même si de petits bronzes grecs du Ve siècle semblent se faire l'écho de ces statues [ image 2 ], il n'existe aucune réplique romaine connue de ces deux œuvres.

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* χ se prononce « ki », et chiasme « kiasme ».

Sandrine Bernardeau

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/guerrier

Publié le 30/12/2015

Ressources

L’Aurige de Delphes au musée de Delphes

http://odysseus.culture.gr/h/4/eh430.jsp?obj_id=4685

Le dieu du cap Artémision au musée national d’Athènes

http://odysseus.culture.gr/h/4/eh430.jsp?obj_id=4507

Une vidéo en italien à propos de la dernière restauration des bronzes de Riace dans un laboratoire installé dans les locaux du Conseil général de Calabre Documentaire de la 7 attualita : Atlantide - Storie di uomini e di mondi – I Bronzi di Riace

http://www.youtube.com/watch?v=UqHp4yoVPf8

Glossaire

Nudité héroïque : Dans l’ancienne Grèce, la nudité traduit formellement l’idéal aristocratique du kaloskagathos, celui qui est « beau et bon ». Elle exprime le caractère exceptionnel du personnage figuré, ce qui conduit à représenter ainsi les dieux, les héros et tous ceux qui, comme les guerriers et les athlètes, aspirent à une héroïsation.

Pondération des corps : Le mot pondération vient du latin « pondus », « poids ». Le terme désigne la façon dont l’artiste construit la répartition du poids dans l’équilibre des corps.

Sanctuaire : Lieu ou édifice consacré à un culte. Le terme peut correspondre à différentes réalités selon les religions. Dans le monde grec antique, c’est un espace délimité, parfois très vaste, dédié à une divinité et comprenant l’autel pour les sacrifices, le temple et les offrandes. Dans le christianisme, il désigne plus particulièrement la partie de l’église située autour du maître-autel.

Statue : Sculpture en trois dimensions réalisée dans différents types de matériaux (pierre, bois, métal, terre).

Commanditaire : Personne qui commande et finance une œuvre, une entreprise.

Héros : Dans la Grèce antique, personnage le plus souvent issu de l’union d’une divinité et d’un mortel auquel on prête des aventures exceptionnelles. Associé à la vie locale, un culte est rendu sur son tombeau.

Ex-voto : Objet offert à une divinité et placé dans un lieu de culte pour la remercier d’un bienfait ou en solliciter un.

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