Le Brick au clair de lune Le Gray Gustave

Le Brick au clair de lune

Dimensions

H. 34 ; L. 42 cm

Provenance

Technique

Photographie

Matériaux

Épreuve sur papier albuminé

Datation

Vers 1856

Lieu de conservation

Paris, musée d’Orsay

En quoi cette image témoigne-t-elle de la dimension esthétique de la photographie ? Et pourquoi constitue-t-elle une prouesse technique pour son époque ?

Peintre de formation, Gustave Le Gray suit l'enseignement de Paul Delaroche à l'École des beaux-arts. C'est cependant par la photographie qu'il se fait connaître. Cette vue Brick au clair de lune image principale est prise durant l'été 1856 en Normandie. Elle est réalisée à partir d'un négatif sur plaque de verre puis tirée sur papier albuminé, selon un procédé créé et utilisé par l'artiste à partir de 1850. Cette technique appelée le procédé du collodion humide lui permet de réaliser, avec un temps de pose rapide, des images de haute qualité. Ses prises de vue marines vont ainsi connaître un immense succès. Gustave Le Gray est aussi le portraitiste du futur Napoléon III image 1qui s'intéresse à la photographie autant pour sa modernité que pour son rôle dans la diffusion de la propagande impériale. Bientôt Le Gray devient le photographe officiel de la famille de l'empereur.

Une nouvelle technique

En 1850, Gustave Le Gray dans sa publication du Traité pratique de photographie sur papier et sur verre propose de remplacer l'albumine, issue du blanc d'œuf, jusqu'alors utilisée, par le collodion, une solution de nitrate de cellulose dissout dans un mélange d'alcool et d'éther. Le collodion est étendu sur une plaque de verre qui est ensuite immergée dans un bain sensibilisateur de nitrate d'argent. Puis on égoutte la plaque, transférée dans un châssis étanche à la lumière. Toutes ces opérations se font en chambre noire. On peut alors faire une prise de vue avec la chambre photographique ainsi préparée. Le Gray continue ses recherches en se concentrant sur l'amélioration des négatifs papier, moins sensibles mais qui apportent un rendu plus artistique.

Une intensité poétique

Ce cliché est conçu à la manière d'un paysage. L'artiste met l'accent sur la ligne de l'horizon, dominé par un ciel immense et nuageux, qui occupe presque les deux tiers de la photographie image b. La lumière filtrant d'entre les nuages irradie les flots image c calmes juste animés en leur centre par un bateau qui les traverse. Le premier plan, avec des algues et des chevaux, demeure dans l'ombre. ,Très préoccupé par la qualité esthétique de ses prises de vue, Le Gray a habituellement recours à la technique des “ciels rapportés”. En effet, il est difficile, à cette époque, à cause des différences de luminosité, de reproduire simultanément ciel et paysage. Le Gray réalise donc des tirages en deux temps, en associant deux négatifs, l'un pour le paysage, l'autre ensuite pour le ciel.

Ici le photographe n'utilise qu'un seul négatif, ce qui représente véritable prouesse technique ! Une atmosphère lumineuse fascinante se dégage de l'image ainsi qu'une impression d'immensité accentuée par la présence du voilier, seul au milieu du paysage. image d. Le photographe parvient à conférer à ce cliché une véritable intensité poétique.

Des “tableaux enchantés”

Durant deux ans, en Normandie et sur les bords de la Méditerranée, à Sète, le photographe multiplie les clichés de paysages marins, en essayant de capter l'atmosphère. Ces épreuves obtiennent un succès considérable auprès du public. Ce sont les « tableaux enchantés » qui suscitent bientôt autant d'enthousiasme en France qu'en Angleterre. Ainsi un journaliste, Henri d'Audigier, commente l'une de ces images image 2 prise en Méditerranée : « Les flots moutonnent au loin, descendent en écumant vers le spectateur, et viennent se briser comme une poussière blanche sur les rochers du rivage [...] sur le bord du tableau, une lame énorme, qui déferle contre un gros récif noir, est si bien lancée, si impétueuse, si bouillonnante, qu'on serait tenté de reculer pour ne pas être atteint par son élan furieux. » (La Patrie, 25 juillet 1858).

La photographie élevé au rang d'art

Le Gray accueille volontiers élèves et visiteurs, souvent célèbres, dans les différents ateliers qu'il occupe successivement à Paris. Ce sont de véritables lieux d'enseignement de l'art de la photographie, ce qui est à l'époque totalement novateur. Il déclare : « J'émets le vœu que la photographie au lieu de tomber dans le domaine de l'industrie, du commerce, rentre dans celui de l'art. » C'est donc bien la dimension profondément artistique, trop souvent décriée, qu'il recherche. Aussi, malgré son talent, ayant peu le sens des affaires, et n'ayant pas pris soin de déposer le brevet de son invention, l'artiste est bientôt rattrapé par des problèmes financiers qui l'amènent en 1860 à quitter la capitale.

Il décide d'accompagner Alexandre Dumas en voyage en Orient, mais c'est finalement seul qu'il gagne la Syrie puis l'Égypte image 3 où il terminera ses jours quasiment dans la misère. Il meurt oublié de tous en 1884.

Son œuvre est redécouverte, durant la seconde moitié du xxe siècle. En 2005, l'artiste Pierre Soulages (nė en 1919), invité par le musée d'Orsay à placer l'une de ses créations en regard des œuvres conservées dans les collections nationales, choisit justement trois marines de Le Gray. Les lignes brossées et lumineuses de Soulages offrent en effet un bel écho aux éclats des flots photographiés par Le Gray.

Véronique Duprat-Roumier

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/le-brick-au-clair-de-lune

Publié le 22/09/2022

Glossaire

Collodion humide : Solution dont la composition a été inventée au milieu du XIXe siècle et qui est rapidement exploitée en photographie. Il est d’abord appliqué sur une plaque de verre, puis associé à un produit chimique sensible à la lumière. Il permet de créer un négatif sur la plaque de verre.

Brick : Voilier à deux mâts, rapide et maniable, utilisé par les marchands, les explorateurs, les pirates et les corsaires.