Le Pont du chemin de fer à Argenteuil, Monet Claude

Le Pont du chemin de fer à Argenteuil

Auteur

Dimensions

H. 55 cm ; L. 72 cm

Provenance

donation Moreau-Nélaton, 1906

Technique

Peinture

Matériaux

Huile sur toile

Datation

1873-1874

Lieu de conservation

Paris, musée d’Orsay

Pourquoi ce pont de chemin de fer inspire-t-il tant Claude Monet ?
Quel rôle joue alors Argenteuil dans l’épanouissement d’un nouveau courant artistique, l’impressionnisme ?

L'essor du chemin de fer au xixe siècle bouleverse profondément le paysage, notamment autour de Paris. Claude Monet semble accompagner ces changements avec optimisme. Il s'établit à Argenteuil de 1871 à 1877, où il peint de nombreux motifs de la vie moderne. Les deux ponts de la ville attirent particulièrement son attention : le pont routier et le pont de chemin de fer image principale, qu'il peint à six reprises entre 1873 et 1874.

La banlieue, ou le défi d'une nature transformée

Dans l'une de ces six toiles, Monet peint le pont de chemin de fer vu en contrebas, depuis l'une des deux rives de la Seine, offrant ainsi une vision spectaculaire de l'ouvrage. Le premier plan est occupé par un talus couvert d'herbe et d'arbustes verdoyants détail b. Le pont, sur lequel passe un train, surgit de la droite, plonge dans le paysage et conduit le regard jusqu'au fond du tableau. Solidement campé sur ses puissantes piles de béton, il fait intrusion dans une nature paisible.

Monet aurait pu prendre davantage de recul et montrer les berges et les docks tout proches, mais il se concentre sur le pont, qui devient le sujet à part entière du tableau et dont l'esthétique industrielle, pourtant fortement décriée par les habitants d'Argenteuil, est ici mise en avant.

Le peintre ne recourt pas à une composition classique où pont et nature se complètent harmonieusement image 1, ni à une vision grandiose et pittoresque du paysage qu'offrent alors habituellement les gravures des guides touristiques bien connues du grand public. Face à cette nature où la ville s'immisce progressivement, Monet renouvelle le genre du paysage. Peu d'œuvres contemporaines témoignent d'une confrontation aussi directe image 1 et 2.

Rendre la nature telle qu'on la voit : la naissance de l'impressionnisme

Si le peintre recourt à des aplats de couleur d'aspect mat pour matérialiser le pont, il utilise des petites touches fines et entrecroisées pour représenter l'herbe au premier plan détail b, tandis qu'il suggère la végétation de l'autre rive par quelques traits rapidement balayés. De petites touches en virgule animent l'eau de la Seine. Au fond, le panache de fumée s'échappant de la locomotive se détache par sa matière épaisse du ciel, dont les nuages sont faits de longs traits larges et rugueux détail c. Les gammes de gris, de bleus et de verts s'harmonisent.

La technique de Monet permet au spectateur qui se place à distance du tableau de percevoir les vibrations de l'eau au pied des piles, la densité de la végétation et le mouvement de la fumée et des nuages dans le ciel. Toute la nature palpite autour du pont. Dans une autre version de ce tableau, Monet peint ce paysage sous une lumière vive et animée de couleurs joyeuses. Tel est le but de l'artiste : saisir la réalité en perpétuel changement, travailler dehors, devant le motif, en étant fidèle à ce qu'il perçoit, à ce que lui et ses amis nomment « sensations » ou « impressions ». Ces conditions imposent de peindre vite : Monet adopte progressivement cette technique de traits et de taches de couleur juxtaposés, sans dessin de contour, rapidement appliqués sur la toile. Le Pont du chemin de fer à Argenteuil est l'un des nombreux paysages qui lui permettent d'affirmer ce nouveau style, bientôt appelé « impressionniste ».

L'invention du terme « impressionnisme »

Les amis de Monet, Paul Cézanne, Armand Guillaumin, Berthe Morisot, Camille Pissarro, Auguste Renoir et Alfred Sisley, poursuivent les mêmes buts que lui. Régulièrement refusés au Salon, ils décident d'organiser une exposition indépendante regroupant leurs tableaux, essentiellement des paysages, qui ouvre le 15 avril 1874.

Le tableau présenté par Monet, intitulé Impression, soleil levant image 3, provoque, à cause de son traitement esquissé, l'indignation du journaliste Louis Leroy : celui-ci publie un article dans lequel il traite les exposants « d'impressionnistes ». Le terme est lancé, et ce groupe d'artistes passera à la postérité sous ce nom.

Le train : un sujet dans l'air du temps

Emblème des progrès scientifiques et technologiques, outil de développement économique et d'unification du territoire, le train change la société française et son mode de vie. Il soulève de nombreux débats et devient un thème incontournable pour les écrivains réalistes et naturalistes comme Émile Zola (La Bête humaine, 1889-1890). Dans les années 1870, Monet et ses amis, Édouard Manet et Gustave Caillebotte, peut-être inspirés par Turner, peignent aux abords des voies ferrées et des gares : le train est l'un des nouveaux « spectacles » de la vie. Les différentes versions de La Gare Saint-Lazare de Monet, série présentée en 1877 et acclamée par Zola, en constituent un exemple éloquent.

Le génie particulier d'Argenteuil

Le pont de chemin de fer d'Argenteuil occupe une place spécifique : plus moderne que son voisin, le pont routier, il favorise l'essor économique de la ville après 1871.

Plus que la gare Saint-Lazare, il évoque à Monet le plaisir de voyager image 3, déjà exprimé dans une peinture de 1871 image 4. En effet, situé sur la ligne Paris – Le Havre, le peintre emprunte régulièrement ce pont pour se rendre en Normandie. Il perçoit ainsi, au fil du temps, les métamorphoses d'Argenteuil et les nouveaux motifs de la vie moderne.

Il décide de s'installer dans cette ville car, originaire d'une famille bourgeoise et citadine, il aime profiter, comme tant de Parisiens, d'une campagne « à portée de main », à vingt-deux minutes de la capitale, réunissant les agréments de la ville (cafés, restaurants) et ceux de la campagne (navigation, promenades au bord de l'eau). Sisley, Renoir et Manet viennent peindre avec lui, si bien que cette « période d'Argenteuil » est considérée comme l'âge d'or de l'impressionnisme. C'est pourtant, pour Monet, un temps de lutte pour se faire reconnaître et survivre financièrement. Le pont d'Argenteuil, construction moderne mais également symbole de transition et de passage, semble ainsi incarner la détermination du peintre à franchir le fleuve pour passer « de l'autre côté », vers un avenir plein d'incertitude.

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Cécile Tertre

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/le-pont-du-chemin-de-fer-argenteuil

Publié le 22/09/2022

Ressources

« Le chemin de fer dans le paysage français », une étude du site L’Histoire par l’image

https://www.histoire-image.org/etudes/chemin-fer-paysage-francais

Claude Monet au musée Marmottan

https://www.marmottan.fr/collections/claude-monet/

Critiques d’Émile Zola sur l’œuvre de Claude Monet dans les Cahiers naturalistes

http://www.cahiers-naturalistes.com/pages/monet3.html

Glossaire

Salon : Au XVIIIe siècle les expositions des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture se tenaient dans le Salon carré du Louvre. Le terme « Salon » désigne par la suite toutes les expositions régulières organisées par l’Académie.

Impressionnisme : Courant artistique regroupant l’ensemble des artistes indépendants qui ont exposé collectivement entre 1874 et 1886. Le terme a été lancé par un critique pour tourner en dérision le tableau de Monet Impression soleil levant (1872). Les impressionnistes privilégient les sujets tirés de la vie moderne et la peinture de plein air.