L’Ouverture du cinquième sceau, Le Greco

L’Ouverture du cinquième sceau

Détail des anges

Auteur

Dimensions

H. 222 cm ; L. 193 cm

Provenance

Technique

peinture

Matériaux

huile sur toile

Datation

vers 1608-1614

Lieu de conservation

États-Unis d’Amérique, New York, The Metropolitan Museum of Art

En quoi Greco a-t-il été une source d’inspiration pour les peintres modernes ?

Domenikos Theotokopoulos dit Le Greco est né en 1541 en Crète, alors sous protectorat vénitien. Il meurt à Tolède soixante-treize ans plus tard.

Peintre d'icônes, il arrive à Venise en 1566 et s'imprègne du travail de Titien et de Tintoret. Admirateur de Michel-Ange, il cherche par la suite à faire carrière à Rome, sans succès.

Il tente alors sa chance dans l'Espagne de Philippe II et s'installe à Tolède en 1577. Il y sera architecte, sculpteur, peintre et portraitiste pour répondre aux nombreuses commandes d'un cercle d'intellectuels et d'ecclésiastiques érudits et exigeants. L'art vénéto-byzantin trouvera là son expression la plus accomplie. Du Partage de la tunique du Christ (El Espolio) à L'Enterrement du comte d'Orgaz, son chef-d'œuvre incontesté, c'est l'originalité de son style qui permet à l'artiste de s'imposer à Tolède.

Une œuvre inspirée d'un épisode de l'Apocalypse de saint Jean

L'Ouverture du cinquième sceau image principale, dit aussi La Vision de saint Jean, est une commande d'un ami du peintre, Pedro Salazar de Mendoza, l'administrateur de l'hôpital San Juan Bautista (ou hôpital Tavera, du nom de son fondateur).

L'œuvre fait partie d'un ensemble de trois retables inachevés à la mort du peintre, comprenant aussi Le Baptême du Christ et L'Annonciation.

Conservée au Metropolitan Museum of Art, à New York, L'Ouverture du cinquième sceau est une œuvre inspirée d'un épisode de l'Apocalypse de saint Jean. Dans ce livre, le dernier du Nouveau Testament, l'apôtre relate les visions mystérieuses qu'il a eues sur l'île de Patmos (en Grèce) en rapport avec la fin des temps. Dans l'ouverture du cinquième sceau, il raconte que Dieu répond aux prières de ceux qui se sont sacrifiés pour lui en leur donnant des robes blanches, symboles de pureté et promesses de leur salut.

Au premier plan, près du bord gauche, se tient saint Jean image b, vêtu d'une large tunique bleue, les bras levés et le regard dirigé vers le haut, le corps en croix implorant. Que regarde-t-il ? Que voit-il ? La scène est d'autant plus pathétique qu'il manque précisément la partie supérieure du tableau.

Au second plan, des figures nues image c, disposées en frise devant des étoffes jaunes et vertes, font écho au premier des trois versets qui relatent l'ouverture du cinquième sceau (6, 9) : « Et lorsqu'il eut ouvert le cinquième sceau, je vis sous l'autel les âmes de ceux qui avaient été tués pour la parole de Dieu et pour le témoignage qu'ils gardaient. »

À droite, des anges en lévitation distribuent des robes blanches image d, comme évoqué dans le troisième et dernier verset (6, 11) : « Et des robes blanches leur furent données à tous, et il leur fut dit d'être en repos encore un peu de temps, jusqu'à ce que soient au complet leurs frères serviteurs de Dieu comme eux qui doivent être tués comme eux. »

Une atmosphère de fin des temps

Emblématique de l'œuvre du Greco, L'Ouverture du cinquième sceau fascine à plus d'un titre : inachevée et mutilée, sans récit ni anecdote l'accompagnant, la toile s'impose essentiellement par les moyens plastiques utilisés par le peintre.

Les couleurs dramatiques, le noir de la nuit zébré d'éclairs gris-bleu, l'intensité des expressions des visages comme des corps, la véhémence de la gestuelle ainsi que la touche vibrante, disloquée : tout contribue à rendre une atmosphère de fin des temps.

L'espace du tableau, judicieusement obturé par les étoffes colorées qui servent de fond aux figures, concourt également à la tension générale qui domine la scène. Les stridences chromatiques, les corps allongés, vus de dessous (ou di sotto in su, un point de vue auquel Le Greco avait très souvent recours pour donner une impression d'ascension), la supplication frénétique des mains tendues vers le ciel annoncent l'imminence de la Révélation : l'Apocalypse ou l'apparition de l'Invisible.

Une postérité sans précédent : de la modernité à l'avant-garde

Jugé extravagant, l'œuvre du Greco est tombé dans l'oubli pendant plus de deux siècles. Il connaît ensuite une lente réhabilitation au cours des XIXe et XXe siècles grâce à la présence de neuf de ses toiles dans la galerie espagnole de Louis-Philippe montrée au public parisien de 1838 à 1848, puis à la faveur de la mode espagnole sous le Second Empire.

Mais c'est aussi le goût nouveau pour la couleur, la touche et l'expressivité qui suscitent l'intérêt des peintres modernes, comme Paul Cézanne ou Marc Chagall.

Plus intimement peut-être, ce sont les artistes espagnols du début du XXe siècle qui confirment la reconnaissance du travail du Greco. Ainsi, Ignacio Zuloaga, peintre basque, achète L'Ouverture du cinquième sceau en 1905 et fait découvrir le peintre à Pablo Picasso. L'Enterrement de Casagemas et la période bleue ne sauraient, en effet, se comprendre sans la connaissance des œuvres du maître de Tolède. Les Demoiselles d'Avignon sont aussi un hommage à peine voilé aux nus enflammés du Greco, à leurs gestes élancés et aux draperies froissées de l'espace sans profondeur de ce tableau.

L'œuvre du Greco est aujourd'hui encore une source inépuisable d'admiration. Il suffirait d'observer chez Gérard Garouste l'actualité de ces formes étranges, étirées en tous sens, sortes d'ectoplasmes luttant à la folie sous des ciels tout déchirés, pour le constater.

Sabine Barbé

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/louverture-du-cinquieme-sceau

Publié le 22/09/2022

Ressources

« La gloire du Greco au Metropolitan Museum of Art, New York », un article de Gilles Kraemer sur le site Le Curieux de l’art

www.lecurieuxdesarts.fr/2015/01/la-gloire-du-greco-au-metropolitan-museum-new-york.html

« Three Paintings by El Greco », un article de Walter Liedkte publié dans le Metropolitan Museum Journal (en anglais)

https://www.journals.uchicago.edu/doi/full/10.1086/685671?mobileUi=0&

La notice de l’œuvre sur le site du Metropolitan Museum of Art (en anglais)

https://www.metmuseum.org/art/collection/search/436576

Le texte intégral de l’Apocalypse de saint Jean

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8515393

Glossaire

Retable : Œuvre peinte ou sculptée, placée sur l’autel d’une église.

Touche : La touche désigne la matière picturale appliquée d’un seul coup de pinceau sur le support. Le terme peut également désigner plus largement la manière dont le peintre travaille.