Nu dans le bain, Bonnard Pierre

Nu dans le bain

Dimensions

H. 93 cm ; L. 147 cm

Provenance

Technique

Peinture

Matériaux

Huile sur toile

Datation

1936

Lieu de conservation

France, Paris, musée d’Art moderne de la Ville de Paris

Le peintre peut-il faire disparaître le modèle dans la couleur ?

Licencié en droit, ancien élève de l'académie Julian et membre fondateur du groupe des Nabis, le jeune Pierre Bonnard participe au Salon des indépendants dès 1891. Il décide alors de consacrer sa vie à la peinture. Familier des cercles de l'avant-garde et de la Revue blanche, il s'intéresse à l'impressionnisme après 1895, alors que ce mouvement, né en 1874, touche à sa fin. Qualifié de « Nabi très japonard », il prend peu à peu une indépendance artistique et développe un style très personnel, marqué par ses qualités de coloriste.

Ce tableau des années 1930, Nu dans le bain image principale, est l'aboutissement d'une longue série de représentations de femmes à la toilette et de femmes au bain, dont son épouse Marthe est le modèle exclusif.

Un champ visuel étonnant

Cette toile représente une femme nue allongée dans son bain, depuis un point de vue en hauteur. Loin de s'attacher à la représentation précise de la scène et du corps nu, Bonnard crée un espace irréel, animé par une profusion de formes et de couleurs.

Placée au centre de la composition, la baignoire constitue un écrin pour la figure, qu'elle souligne de son pourtour blanc. Elle s'évase et envahit l'espace, comme sous l'effet d'une illusion d'optique. Alors que le rebord se fond dans le mur à l'arrière-plan, sa présence est exagérée au premier plan. Un étrange rectangle bleu image b en émerge. Ses pieds massifs, griffus, reposent sur une mosaïque de petits losanges bleus. Le carrelage mural prend des teintes chatoyantes, scandées par un motif de damier image c, dont toute la surface réfléchit la lumière.

La femme, au visage quasi invisible, étire son corps et se fond dans la couleur. La jambe droite du modèle trace une impeccable ligne droite, au cœur de ces formes arrondies et mouvantes.

Ces distorsions sont peut-être dues à l'utilisation d'un miroir. Bonnard y avait souvent recours pour composer ses tableaux image 1.

« Marthe au bain »

L'apparition du nu dans l'œuvre de Bonnard est indissociablement liée à sa rencontre avec Marthe Boursin en 1893. La jeune femme devient son modèle, sa compagne et sa muse. Secrète, elle lui dissimule son âge, son nom, ses origines sociales, jusqu'à leur mariage en 1925. De santé délicate, elle « prend les eaux » dans des établissements de cure thermale où Bonnard l'accompagne. Dans l'intimité de leur vie quotidienne, par obsession ou par plaisir, Marthe aime à passer du temps à sa toilette. Ce rituel devient l'occasion pour l'artiste de scruter le jeu des reflets, des lumières, des couleurs. Il fige le bonheur de l'instant en peinture, mais aussi en photographie image 2.

Une fusion des couleurs

Le traitement de la couleur traduit l'influence de Claude Monet, que Bonnard a rencontré en 1909. Ses séries de femmes au bain rappellent les effets d'atmosphère, les touches visibles et la gamme colorée des Nymphéas image 3. Jouant de la plongée et de la mouvance des formes, le peintre parvient à une surface colorée presque totalement saturée. Le mur carrelé ruisselle de teintes jaunes, orangées, roses, bleues, violacées. La couleur se réfracte dans l'eau, qui en absorbe la lumière.

Le corps de Marthe semble imprégné de toutes ces tonalités qui gagnent l'ensemble de la composition, comme si l'eau s'était répandue partout. Les couleurs fusionnent au point que les contours s'estompent. Le personnage de Marthe, en immersion, devient peinture. La couleur, avec toutes ses résonances, devient le sujet principal de l'œuvre.

La mélancolie du « temps retrouvé »

Dans ce mouvement perpétuel des couleurs, dans cet espace clos, Bonnard a, semble-t-il, voulu arrêter le temps. En cela, la narration qu'il propose se rapproche de celle de Marcel Proust. Peu importe le temps alors âgée de 67 ans, Marthe demeure la jeune femme rencontrée. C'est une évocation mêlée de souvenirs que Bonnard livre ici. L'artiste manifeste d'ailleurs sa présence discrète en représentant son doigt dans l'angle inférieur droit image d.

Peignant peu sur le motif, il privilégie les prises de vue qu'il crayonne rapidement dans des carnets image 4 image 5 et les esquisses plus larges. Il reprend ensuite dans son atelier, de mémoire, tous ces instants qu'il a souhaité conserver, ces témoins de jours heureux.

Malgré son aspect lumineux et coloré, la toile de Bonnard est empreinte de mélancolie. Plongée dans sa baignoire sarcophage, Marthe peut évoquer le personnage d'Ophélie noyée image 6.

La place de l'œuvre dans l'histoire de l'art

De son vivant, l'artiste connaît la célébrité et, à peine achevée, la toile Nu dans le bain est acquise par la Ville de Paris.

Si l'œuvre de Bonnard peut être perçue comme une prolongation un peu dépassée de l'impressionnisme, les artistes abstraits, attirés par la complexité de ses toiles, donneront à son travail le statut d'œuvre moderne. En déclarant : « Le dessin c'est la sensation, la couleur c'est le raisonnement », le peintre inverse en effet les codes alors habituellement admis dans le domaine artistique.

Véronique Duprat-Roumier

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/nu-dans-le-bain

Publié le 22/09/2022

Ressources

« Histoire d’eau », un texte sur Bonnard et ses femmes au bain sur le site du musée d’Orsay, à l’occasion de l’exposition Bonnard : peindre l’Arcadie (2015)

https://www.musee-orsay.fr/fr/evenements/expositions/aux-musees/presentation-detaillee/page/3/article/pierre-bonnard-41180.html?tx_ttnews%5BbackPid%5D=649&cHash=7b82d6a826

Le commentaire de l’œuvre sur le site du musée d’Art moderne de la Ville de Paris

http://www.mam.paris.fr/fr/oeuvre/nu-dans-le-bain

Une biographie de l’artiste sur le site du musée Bonnard

https://www.museebonnard.fr/pierre-bonnard/biographie

Glossaire

Nabi : Mot d’origine hébraïque signifiant « prophète ». Il désigne un groupe d’artistes postimpressionnistes, à la recherche d’une peinture nouvelle. Rassemblés à partir de 1888 autour de Paul Sérusier, les nabis partagent une esthétique faite de formes épurées, d’aplats de couleur, de contours, et parfois un certain sens du symbolisme et de la religiosité. Par ses écrits, le peintre Maurice Denis ne tarde pas à en devenir le théoricien. Sa formule, « un tableau […] est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », traduit bien l’esprit de synthèse qui anime les nabis.

La Revue blanche : Revue d’avant-garde artistique et littéraire fondée en 1889 par les frères Natanson.  Elle promeut  notamment l’art des Nabis (Vuillard, Bonnard…) et l’Art nouveau. 

Impressionnisme : Courant artistique regroupant l’ensemble des artistes indépendants qui ont exposé collectivement entre 1874 et 1886. Le terme a été lancé par un critique pour tourner en dérision le tableau de Monet Impression soleil levant (1872). Les impressionnistes privilégient les sujets tirés de la vie moderne et la peinture de plein air.