Ophélie Millais John Everett
Ophélie
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Comment ce jeune maître du préraphaélisme s’empare-t-il de la figure d’Ophélie ?
Ce tableau image principale a été peint par John Everett Millais entre l’été 1851 et le début 1852. Artiste précoce, accepté à l’Académie royale des beaux-arts dès l’âge de 11 ans, il est le fondateur, avec Dante Gabriel Rossetti et William Holman Hunt, de la « Confrérie préraphaélite » en 1848. En 1851, il décide de se lancer dans un projet ambitieux : une figure intégrée dans un paysage en plein air. Son sujet est la mort d’Ophélie, personnage d’Hamlet de Shakespeare. Ce tableau, dont le succès ne s’est jamais démenti depuis sa première exposition à l’Académie, illustre parfaitement le projet et l’esthétique préraphaélites, tant par sa technique virtuose que par son traitement d’une source littéraire, riche de symboles.
Un instant suspendu avant la mort
Ophélie est la fille du chambellan de la cour du roi du Danemark. Amoureuse et aimée d’Hamlet, l’héritier du trône, elle sombre dans la folie après le meurtre accidentel de son père par le prince. Elle ne s’exprime alors plus que par le langage symbolique des fleurs et par des chansons. Millais illustre ici un moment de la pièce qui n’est pas montré sur scène, mais qui est raconté par la reine Gertrude à son frère Laërte à la fin de la scène VII de l’acte IV. Il saisit le moment où Ophélie, qui grimpait sur un saule après avoir confectionné une couronne de fleurs, vient de tomber à l’eau. Flottant encore grâce à sa large robe gonflée d’air, elle chante sa chanson avant d’être entraînée au fond par son vêtement imbibé d’eau. Ophélie, allongée sur le dos, a déjà la rigidité d’un gisant image principale.
Le projet préraphaélite
Souhaitant avoir l’expérience la plus juste de son sujet, Millais procède en deux étapes. De juin à décembre 1851, il part peindre sur le motif et s’installe au bord d’une rivière, près d’Ewell dans le Surrey. Il peint le paysage et laisse la place en blanc pour le personnage.
Durant l’hiver 1851-1852, il peint la figure d’Ophélie. Pour ce faire, il a acheté une robe brodée dans une friperie et en revêt son modèle, Elizabeth Siddal image 1, alors âgée de 22 ans. Elizabeth pose dans une baignoire remplie d’eau, chauffée par des bougies, pendant des heures, à la suite de quoi elle contractera une maladie.
Notre tableau correspond en tout point à la méthode prônée par le groupe préraphaélite, en rébellion contre le système académique. Les couleurs éclatantes, brillantes, voire stridentes s’opposent directement aux couleurs jugées terreuses de l’Académie. Le préraphaélisme se réfère aux couleurs rêvées du Moyen Âge et du Quattrocento avant le peintre Raphaël. La méticulosité est influencée tant par les sciences naturelles que par une certaine vision mystique de la nature. Les préraphaélites en offrent une vision inédite, microscopique. Leur technique se rapproche de l’art de l’enlumineur. Enfin, le thème issu de la littérature anglaise est un moyen de valoriser le caractère national et insulaire de leur peinture et de représenter la psychologie complexe des personnages.
Ce programme artistique et cette esthétique chatoyante tissée de détails plaisent à l’historien d’art John Ruskin image 2, qui va devenir un de leurs plus fervents soutiens. Opposé au monde industriel qu’il juge terne et décadent, il trouve dans la peinture des préraphaélites l’expression de la vérité et la vision d’une nature inspirée. Ruskin, dans ses aquarelles, met en pratique sa théorie image 3. Il devient un ami personnel de Millais et offre une pension à Elizabeth Siddal, qui a épousé Dante Gabriel Rossetti en 1860, pour l’encourager dans sa carrière artistique au sein du groupe image 4. Elle meurt à 32 ans à la suite d’une overdose de laudanum.
La poésie des fleurs et de la mort
Le tableau, par sa description méticuleuse de la végétation, conciliant précision botanique et lecture symbolique, ressemble à un herbier enluminé image 5. Bien qu’elles produisent un « effet de réel », ces plantes ne fleurissent pas en même temps. Ici, elles évoquent le texte de Shakespeare et nourrissent le drame de leur signification symbolique (note 1). Les fleurs qui entourent Ophélie parlent de son destin et de ses émotions. Symboles fragiles de la jeunesse, elles rendent sa mort plus poignante encore. La rose flottant sur l’eau détail b ainsi que le buisson d’églantines détail c évoquent l’amour, sa sensualité et ses promesses. Mais l’amour d’Ophélie pour Hamlet est contrarié : les pensées détail d expriment l’amour non récompensé et les fritillaires détail e (c’est un ajout de symbolique victorienne), le chagrin. L’incompréhension d’Ophélie face à la folie d’Hamlet est incarnée dans les renoncules d’eau détail f, qui représentent la puérilité et l’ingratitude. Elles voisinent avec le myosotis détail g, symbole de l’amour sincère d’Ophélie. Le saule pleureur détail h fait référence à la tristesse de la jeune fille, et l’ortie à sa douleur détail i. Le chardon détail jet le pavot détail k sont la mort et le sacrifice. Un rouge-gorge, robin en anglais, se trouve dans le feuillage, en haut à gauche détail l. C’est encore une référence à Hamlet. Ophélie dit que le « bon cher Robin (Hamlet) est toute [sa] joie ». « Bonny sweet Robin » est d’ailleurs le refrain de nombreuses chansons et ballades d’amour anglaises, où la jeune fille est séduite puis abandonnée par le jeune homme, nommé Robin.
Une peinture morale : une mort ambiguë
La peinture préraphaélite nourrit des objectifs moraux, reflétant la complexité et les conflits intérieurs des personnages. Le mouvement s’épanouit pendant l’ère victorienne. Société puritaine littéralement corsetée, elle est régie par des conventions morales étouffantes, où l’aspiration à la liberté et à la sensualité est refoulée. Les femmes, sujet favori des préraphaélites, incarnent ces positions contradictoires : gracieuses et juvéniles, elles n’en cachent pas moins une certaine perversité, qui les rend d’autant plus désirables. Elizabeth Siddal est l’une de leurs muses, même après sa mort image 6
Le destin d’Ophélie est marqué par cette ambiguïté. Sa vertu a été mise en danger par le désir et le péché : sa mort est un basculement entre le monde floral (vie et jeunesse) et la boue (honte et mort). Hamlet insinue qu’elle ne serait plus vierge. Tout comme dans le type de chanson évoqué plus haut, elle se serait donc donnée à lui. Dans ce tableau, une fleur exprime cette dimension sexuelle : Millais choisit de représenter une salicaire détail m. Mal identifiée dans Hamlet, cette plante aux longues hampes florales pourpres porte, selon la reine Gertrude, un surnom grossier, très certainement phallique. Le collier de violettes détail b, qui représente l’innocence et la pureté bafouée d’Ophélie, fait écho à la modestie des marguerites, qualité attendue pour toute jeune fille sage. La position abandonnée d’Ophélie fait écho à son possible suicide. La reine Gertrude décrit une Ophélie se laissant glisser vers la mort sans montrer de résistance. Or le suicide est un péché dans le monde chrétien, qui prive le suicidé d’un enterrement en terre consacrée. Qualifiée de « sirène » par Gertrude, Ophélie fait partie de la longue cohorte de personnages féminins associés à l’élément liquide, illustrée par les courants romantiques et symbolistes.
Millais, maître du préraphaélisme à seulement 23 ans, s’emparant de brillante manière d’un texte d’une grande force, parle à la société de son temps et marque l’histoire de l’art jusqu’à aujourd’hui.
Note 1 : Récit de la mort d’Ophélie par la reine Gertrude (scène VII de l’acte IV) : Au bord du ruisseau croît un saule qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant. Avec ce feuillage elle avait fait une fantasque guirlande, de renoncules, d’orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres, que les bergers licencieux nomment d’un nom plus grossier, mais que nos froides vierges appellent doigts d’hommes morts. Alors comme elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne aux rameaux inclinés, une branche envieuse s’est cassée, et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements se sont étalés et l’ont soutenue un moment, nouvelle sirène, pendant qu’elle chantait des bribes de vieilles chansons, comme insensible à sa propre détresse, ou comme une créature naturellement formée pour cet élément. Mais cela n’a pu durer longtemps ; ses vêtements, alourdis par ce qu’ils avaient bu, ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant mélodieux à une mort fangeuse. Au bord du ruisseau croît un saule qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant.
L'art en vedette. La véritable Ophélie, une vidéo de la Tate Gallery, 6mn