Secrétaire à abattant Biennais Martin-Guillaume

Secrétaire à abattant

Dimensions

H. 154 cm ; L. 75 cm ; P. 39 cm

Provenance

Technique

ébénisterie

Matériaux

bois, bronze doré

Datation

vers 1804-1814

Lieu de conservation

Rueil-Malmaison, musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau

Quel est le meuble le plus approprié pour cacher des secrets ?

Martin-Guillaume Biennais est l'un des ébénistes et des orfèvres les plus réputés du Premier empire. Il est notamment connu pour avoir été l'orfèvre attitré de l'empereur et avoir réalisé de nombreux ouvrages à destination de la famille impériale. Parmi les œuvres qui témoignent de sa carrière éblouissante, figure ce luxueux secrétaire image principale en bois d'orme et décoré de bronzes dorés, destiné à son usage personnel. Ce secrétaire à abattant, qui comporte treize compartiments dissimulés, est un exemple exceptionnel de meuble à secrets.

Qu'est-ce qu'un secrétaire ?

Un secrétaire est un meuble destiné à conserver des documents, des billets galants ou de l'argent que l'on souhaite mettre à l'abri d'éventuels regards indiscrets. Son nom indique sa principale fonction : tenir au secret. Héritier d'une typologie de meubles allant du coffre au bureau image 1, il fait son apparition sous forme de secrétaire à cylindre image 2 au XVIIIe siècle, puis de secrétaire en cabinet ou secrétaire à abattant image 3 au début du XIXe. Son développement est lié à l'intérêt croissant pour la mécanique à partir du Siècle des lumières.

Le secrétaire de Biennais présente un dispositif ingénieux qui permet d'y dissimuler des doubles fonds et des tiroirs. En façade, le tiroir sous la tablette en marbre et l'abattant ouvrent par des entrées de serrures complexes, en forme de trèfle, parfaitement ajustées et donc difficiles à forcer image b. Le vantail du bas, qui n'a pas de prise de main visible, est en apparence impossible à ouvrir, mais un bouton caché dans un montant à l'intérieur du meuble délivre un ressort qui en permet l'ouverture lorsqu'il est actionné, les cloisons latérales tombent, révélant de faux fonds dissimulant des casiers à argent image c. Treize secrets de tailles et formes différentes sont camouflés sur l'ensemble du meuble.

Une fabrication exceptionnelle et unique

Ce meuble, de très belle facture et de réalisation complexe, a demandé une main-d'œuvre hautement qualifiée, relevant de différents domaines des métiers d'art. Difficilement adoptable à la production, même de petite série, il est emblématique d'un artisanat encore sectorisé, de très haut de gamme, au début du XIXe siècle.

Pour son exécution, plusieurs corps de métier ont été sollicités. Le bâti est créé par un menuisier. L'ébéniste a collé les différents placages en loupe d'orme, en bois de genévrier ce dernier, ici utilisé pour les tiroirs et les casiers, est fréquemment utilisé par les tabletiers car il n'est pas attaqué par les insectes. Le marqueteur a créé le décor intérieur, assemblage de laiton et d'ébène bordant le caisson mobile. Les sculpteurs, fondeurs, ciseleurs, monteurs de bronze et doreurs sur métaux ont conçu l'exceptionnelle garniture en bronze doré un élément de décor retient l'attention, la tête de la gorgone Méduse image b, qui semble éloigner les importuns. Les sculpteurs, peintres et doreurs sur bois ont fabriqué les pieds en griffe, dorés à la feuille, et les pieds arrière, peints à la façon d'un bronze patiné. Les serruriers mécaniciens ont réalisé l'ensemble des étonnantes clés et serrures, ainsi que les mécanismes d'ouverture des secrets. Enfin, le vernisseur a poli et verni l'ensemble du meuble.

Une production variée

C'est à un sens commercial hors du commun que Biennais image 4 doit son exceptionnelle ascension sociale. Issu d'une famille de petits paysans normands, il s'installe à Paris en tant que maître tabletier et achète un fonds de commerce, rue Saint-Honoré proche du palais des Tuileries, cette rue était réservée au commerce de luxe.

Dans sa boutique Au singe violet, il vend de menus objets : jardinières, guéridons, jeux, nécessaires de voyage. Biennais ponctue ses productions de petits motifs décoratifs caractéristiques, dont la finesse rappelle le travail des orfèvres. Ainsi, la frise faite de petites palmettes, de lyres et de culots qui borde le grand caisson image d de son secrétaire à abattant est un motif récurrent de ses nécessaires. Biennais réussit à allier le confort au luxe, propre à séduire à la fois le militaire en campagne et la clientèle féminine fortunée. Il assure sa publicité par des étiquettes placées au revers du couvercle des boîtes de jeux, ou par des signatures gravées, comme sur la bordure de l'abattant de son secrétaire image d.

Même si sa formation de tabletier lui permet de réaliser des plateaux de jeux marquetés pour les trictracs ou les damiers, elle trouve ses limites dans l'exécution des meubles d'ébénisterie, comme les commodes ou les secrétaires. Ainsi doit-il sous-traiter avec des professionnels travaillant dans leur propre atelier. Seuls deux noms d'ébénistes, parmi lesquels Georges Jacob, sont connus comme fournisseurs de la boutique Biennais.

Après le décès de Biennais, en 1843, sa veuve conserve précieusement le secrétaire, qui devait abriter une importante fortune, et l'installe dans la propriété qu'elle achète à Yerres (aujourd'hui propriété Caillebotte) en 1859. Il est par la suite acquis au XXe siècle par le musée national des châteaux de Malmaison et Bois-Préau. En 2018, grâce une restauration menée avec le concours d'étudiants de l'école Boulle, le secrétaire a retrouvé l'usage de l'ensemble de ses parties mobiles, mécaniques. À l'image des nombreux secrets qu'il recelait, ce meuble illustre les multiples facettes du savoir-faire de son créateur.

Visite guidée - Meubles secrets

Antonella Cole

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/secretaire-abattant

Publié le 22/09/2022

Ressources

« Martin-Guillaume Biennais : une carrière exceptionnelle », un article d’Anne Dion-Tenenbaum publié dans la revue Annales historiques de la Révolution française en 2005

https://www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_2005_num_340_1_2765

Exposition Biennais, l’orfèvre et ébéniste au service de Napoléon Ier à la Maison Caillebotte

https://www.maisoncaillebotte.fr/expositions/exposition-2021-martin-guillaume-biennais-464.html

Le nécessaire de la duchesse d’Otrante réalisé par Martin-Guillaume Biennais en 1815, sur le site de la Fondation Napoléon

https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/objets/necessaire-de-la-duchesse-dotrante/

Glossaire

Bâti : Structure d’un meuble.

Vantail : Panneau mobile. Le terme s’applique à l’architecture (vantail d’une porte), au mobilier (vantail d’une armoire), à la peinture et à la sculpture (retable).

Maître tabletier : Artisan travaillant des matériaux délicats, tels que l’ivoire, l’écaille et les bois précieux.

Loupe d’orme : Tumeur isolée de forme globuleuse qui se produit sur le tronc de l’orme, donnant un bois ronceux, tourmenté, dit « très figuré ». La cause en est l’excitation du cambium (afflux de sève), provoquée par les blessures ou les piqûres d’insectes.

Bronze : Alliage de cuivre et d’étain.

Siècle des lumières : XVIIIe siècle. Période caractérisée par un grand développement intellectuel et culturel en Europe, à l’origine d’un grand nombre de découvertes et d’inventions.

Tabletterie : Artisanat placé sous le signe d’une grande diversité, concernant non seulement les objets fabriqués (boîtes de jeux, miroirs, crucifix, tabatières…), mais aussi les matériaux utilisés (ivoire, or, argent, écaille, ébène…).

Gorgone Méduse : Dans la mythologie grecque, les Gorgones étaient trois sœurs, des créatures hybrides entre l’homme et l’animal. La plus célèbre d’entre elles, Méduse, était la seule à être mortelle. Sa chevelure était constituée de serpents et son regard pétrifiait quiconque le croisait. Persée la décapita et offrit sa tête à Athéna. La tête de Méduse devint ainsi un des attributs de cette déesse.

Orfèvre : Artiste ou artisan spécialisé dans le travail des métaux précieux.