Ciboire de Maître Alpais Maître Alpais

Ciboire de Maître Alpais

Dimensions

H. : 30,1 cm ; D. : 16,8 cm

Provenance

Lieu de création : France, Haute-Vienne, Limoges

Technique

Orfèvrerie, Émaillerie, Émail champlevé, Ciselure

Matériaux

Cuivre, Pierre précieuse

Datation

Vers1200

Lieu de conservation

France, Paris, musée du Louvre

Comment ce ciboire raconte-t-il le sacrement de l’Eucharistie ?

Chef-d’œuvre de l’émaillerie du XIIe siècle de Limoges, le ciboire de Maître Alpais image principale aurait été découvert lors des fouilles de l’abbaye de Montmajour au XIXe siècle, dans la tombe de l’abbé Bertrand de Malsang image 14. Cette provenance est avancée en 1828 par le collectionneur Révoil lorsqu’il le vend au musée du Louvre. Exceptionnel par son décor, l’objet l’est également par la signature de l’artiste Maître Alpais à l’intérieur de la coupe. 

Un ciboire de l’œuvre de Limoges 

Au XIIe siècle se développe à Limoges image 14 l’art de l’émail champlevé. Utilisant le cuivre, plutôt que l’or ou l’argent massifs, très onéreux, les objets liturgiques deviennent moins chers et se diffusent largement à travers l’Europe. La mention de Limoges comme centre de production est attestée vers 1167. Les émaux de Limoges se situent dans l’aire d’influence méridionale allant de Silos (Espagne) à Conques (Auvergne) image 14

Économiquement, Limoges profite de la fondation de l’ordre de Grandmont image 1 protégé par les Plantagenêt, rois d’Angleterre et seigneurs du Sud-Ouest allant de l’Aquitaine à l’Anjou. Les émaux de l’œuvre de Limoges se caractérisent par une iconographie narrative (les émaux racontent une histoire), des couleurs vives dont le bleu lapis, des fonds vermiculés (entrelacs de fins sillons) image 2 et ciselés, des têtes en ronde-bosse. Enfin, le style s’inscrit pleinement dans l’art roman. 

L’émaillage du ciboire est présent sur la coupe et le couvercle, deux coques de cuivre embouties et martelées détail b. Autour des personnages en haut-relief finement ciselés courent des rinceaux détail c, évolution du décor vermiculé du début de l’art roman limousin, terminés par des palmettes rehaussées d’émail rouge, vert et bleu. Le bleu lapis intense domine l’ensemble du corps du ciboire. Les personnages sont enchâssés dans un réseau de losanges ciselés qui structure l’ensemble de l’objet. Chaque angle est terminé par un cabochon en pierre précieuse sertie détail d. Une inscription pseudo-coufique court sur la lèvre de la coupe, preuve de la diffusion des motifs à travers l’Europe, ici de l’Espagne jusqu’à Limoges détail e

À l’intérieur du ciboire, deux médaillons sont gravés. Au revers du couvercle, là où est rivetée la prise, est ciselée la main de Dieu bénissant détail f. Au fond de la coupe, là où étaient déposées les hosties, un ange enseigne. Il est entouré par une inscription : Magister G. Alpais me fecit Lemovicarum (Maître G. Alpais m’a fait à Limoges) détail g

La prise (ou la pomme) du couvercle, en forme de dôme, est ornée d’anges en mi-buste portant l’hostie et se termine en pistil détail h. Le socle ajouré est formé de rinceaux habités de figures et d’animaux fantastiques détail i

Vers le style 1200 

Le ciboire d’Alpais n’est ni tout à fait roman ni encore gothique, il prélude au style 1200, précurseur de l’art gothique. La beauté et la frontalité des personnages finement gravés insérés dans des losanges détail c inscrivent le ciboire dans un stade ultime de l’art roman limousin. 

Le style 1200 se fait jour par le naturel des oiseaux et personnages dans les rinceaux du socle détail i, l’élégance du travail de la prise, la souplesse du dessin de l’ange à l’intérieur de la coupe détail g. L’art d’Alpais témoigne d’un art gothique méridional précoce, plus souple que le nordique comme celui de Nicolas de Verdun

Un émailleur de Limoges, Maître Alpais 

Si la beauté des émaux et l’équilibre des proportions du vase liturgique suffiraient à sa célébrité, la signature de l’orfèvre assure au ciboire une notoriété exceptionnelle. L’authentification d’un artisan est en effet très rare au Moyen Âge. Si l’on en connaît quelques-uns comme Wiligelmo, sculpteur à Modène au début du XIIe siècle image 3, l’anonymat est la règle. 

Cette inscription a suscité de nombreux débats ; il semble cependant certain que nous ayons affaire à l’une des premières œuvres signées par un maître émailleur à Limoges. L’inscription est d’autant plus importante qu’elle authentifie l’œuvre, retrouvée en Provence, comme étant originaire de Limoges, ce qui confirme la diffusion et le commerce des œuvres limousines à travers le territoire. On sait que l’œuvre de Limoges s’exporte en terre chrétienne de l’Italie jusqu’en Russie. Il est possible, étant donné la production importante de Limoges, que Maître Alpais ait été un maître d’œuvre qui confiait les opérations successives de mise en œuvre à des compagnons. On ne sait pas si Alpais est né à Limoges, mais il y est établi à la fin du XIIe siècle et y travaille jusqu’en 1215. Son atelier a continué de travailler selon ses modèles au XIIIe siècle. 

Une dizaine d’œuvres lui sont attribuées, dispersées dans des collections internationales comme le tabernacle provenant de l’église de Bethléem à Prague image 4, la crosse de l’abbaye Saint-Maurice d’Agaune, ainsi qu’une paire de plats de reliure dont l’un est conservé à la collection Giannalisa Feltrinelli (le plat inférieur appartenant à l’ancienne collection de la Wartbourg n’est plus localisé). Un autre plat de reliure peut être attribué à son atelier image 5

Un vase liturgique 

Le ciboire était utilisé lors de l’Eucharistie image 6, moment central d’une messe ; ce sacrement renouvelle le sacrifice du Christ sur la croix, ainsi que le partage du vin et du pain par le Christ avec les apôtres lors de la Cène image 7. Le ciboire conservait les hosties (l’équivalent du pain) consacrées, considérées comme le Corps du Christ image 8. Un calice était utilisé pour le vin, considéré comme le Sang du Christ. 

L’iconographie de l’Eucharistie ainsi qu’une hiérarchie des figures selon leur spiritualité se développent sur l’ensemble du ciboire. Aux rinceaux habités de figures fabuleuses du socle détail i succèdent sur la coupe des apôtres (et peut-être des prophètes) tenant un livre et des anges détail c. Au sommet, quatre anges tenant chacun une hostie décorent la prise du couvercle détail h

Enfin, à l’intérieur de la coupe sont gravés l’ange tenant un livre détail g et la main de Dieu détail f que l’on retrouve également sur le couvercle de certaines colombes eucharistiques image 9 image 10. En cette fin du XIIe siècle, les formes des objets eucharistiques évoluent. Si les colombes eucharistiques suspendues au-dessus de l’autel sont très répandues et continueront de l’être au XIIIe siècle image 9, apparaissent aussi bien en Angleterre qu’en France ces coupes couvertes que l’on appellera ciboires à partir du XIVe siècle image 11 image 12 image principale

La célébrité du ciboire de Maître Alpais a donné lieu à plusieurs copies ; jusqu’ en 1887, où la maison Christofle expose sa version du ciboire à l’Union centrale des arts décoratifs image 13.

Panorama de l'art

Permalien : http://panoramadelart.com/analyse/ciboire-de-maitre-alpais

Publié le 16/06/2026

Glossaire

Cabochon : Vocabulaire de la joaillerie, le terme désigne une pierre précieuse ou semi-précieuse polie et non taillée.

Champlevé : Technique propre au travail de l’émail qui consiste à remplir des cavités creusées dans une plaque de cuivre avec la poudre de verre coloré qui, après cuisson, donnera l’émail.

Émail : Vernis coloré, opaque ou translucide, qui peut s’appliquer sur différents supports (céramique, métal, pierre, verre…).

Eucharistie : Sacrement du christianisme par lequel, lors des offices religieux, sont commémorés le dernier repas du Christ avec les apôtres et son sacrifice sur la croix.

Galvanoplastie : Placage d’une couche métallique par électrolyse.  Pour réaliser la statue de Notre-Dame de la Garde, un moule en latex de celle-ci fut plongé dans un bain de sulfate de cuivre, où un courant électrique continu fixa le métal sur le moule.

Haut-relief : Type de relief dans lequel les figures se détachent fortement du fond, à la différence du bas-relief.

Martelage : Technique de métallurgie consistant à mettre en forme au marteau une plaque de métal posée sur une pièce de bois.

Palmette : Motif décoratif végétal en forme de feuille stylisée.

Pseudo-coufique : Ėlément décoratif au Moyen Âge empruntant à l'écriture arabe des VIIe et VIIIe siècle dite coufique.

Sertissage : Procédé utilisé pour fixer une gemme sur un bijou, en l’enchâssant dans une monture.