Femmes au puits Signac Paul

Femmes au puits

Auteur

Dimensions

H. 194,5 cm ; L. 130 cm

Provenance

Technique

peinture

Matériaux

Huile sur toile

Datation

1892

Lieu de conservation

Paris, musée d’Orsay

Comment faire passer un message d’harmonie par la couleur ?

Paul Signac est le fils unique de commerçants aisés parisiens. En 1879, à l'âge de 16 ans, il a une révélation pour la peinture en visitant l'exposition personnelle de Claude Monet dès lors, il renonce à ses études d'architecture pour se former en autodidacte.

En 1884, sa rencontre avec Georges Seurat s'avère décisive. Avec lui, il s'initie à une nouvelle technique picturale, le divisionnisme, qui consiste à travailler par petites touches de tons séparées.

À la mort de son ami Seurat en 1891, Signac éprouve le besoin de renouer avec la nature et quitte Paris. C'est à bord de son bateau qu'il accoste au petit port de Saint-Tropez en 1892. Dans une lettre enthousiaste à sa mère, il déclare : « J'ai là de quoi travailler pendant toute mon existence. C'est le bonheur que je viens de découvrir. » C'est des débuts de cette vie à Saint-Tropez que date cette toile, intitulée Femmes au puits image principale.

Une quête d'harmonie

Encore bouleversé par la perte de Seurat, le jeune artiste continue son travail en suivant la voie ouverte par son ami.

À Saint-Tropez, la lumière du Midi, la proximité de la mer, la beauté des paysages lui offrent une vision radieuse de la nature. Inspiré par ce nouvel environnement, Signac décide de réaliser une œuvre de grand format, comme Seurat l'avait fait avec Un dimanche à la Grande Jatte – 1884 image 1, qui célèbrerait l'avènement d'un monde nouveau. Intitulé Au temps d'harmonie image 2, ce tableau invite à la recherche d'un bonheur bâti sur la paix sociale. L'artiste est notamment influencé dans cette quête par les idéaux du mouvement anarchiste.

Dans une première étude, Signac prévoit d'y faire figurer un groupe de moissonneurs au repos sous un large pin, un couple évoquant l'amour libre ainsi que deux jeunes femmes puisant de l'eau image 3. S'il retire ce dernier motif de la composition finale, celui-ci lui plaît tant qu'il le retient pour en réaliser une toile indépendante. C'est la naissance de Femmes au puits.

Un travail de synthèse

Dans la composition finale, les deux femmes, aux silhouettes simplifiées, se tiennent au centre de la toile, de part et d'autre d'un puits image principale. Sur la gauche, on devine le port de Saint-Tropez, avec sa jetée et son phare image b. Le bleu de la mer répond au jaune d'une colline inondée de soleil. Un chemin serpente sur celle-ci image c, rappelant par ses courbes les arabesques géométriques formées au premier plan par l'ombre portée des arbres image d.

Les différents éléments représentés sont synthétisés. Signac a exécuté plusieurs dessins et esquisses qui témoignent de ses recherches foisonnantes et fixent ses premières pensées image 4 image 5 image 6 image 7. Ces travaux préparatoires montrent comment le peintre, après avoir tracé les éléments réels du paysage tropézien (colline, mer, port, jetée), en réduit peu à peu les détails pour en faire une synthèse.

Une utilisation novatrice de la couleur

Dans Femmes au puits, Signac joue avec les couleurs complémentaires, qu'il appose sur la toile par touches minuscules. Il va même jusqu'à peindre le cadre en bleu afin de mettre en valeur les tons chauds du tableau.

Marqué par l'impressionnisme, Signac avait découvert auprès de Seurat les principes novateurs du divisionnisme, que le critique d'art Félix Fénéon a baptisé néo-impressionnisme en 1886. Le peintre, qui maîtrise parfaitement l'aquarelle, sait que couleurs primaires et complémentaires se renforcent. En les plaçant côte à côte et par contraste, leurs vibrations lumineuses s'intensifient.

Mais Signac souhaite aller plus loin et diviser davantage les tons et les nuances. La technique qu'il met au point exige à la fois une approche scientifique basée sur la théorie du contraste simultané des couleurs et un savoir-faire minutieux : le peintre réduit sa palette aux couleurs primaires et secondaires, en y ajoutant du blanc, et appose ces couleurs directement sur la toile par touches très fines, leur mélange se faisant directement dans l'œil du spectateur. Signac obtient ainsi la division du ton qui permet de garder intact l'éclat lumineux de chaque pigment qui le compose.

La postérité de Signac chez les Fauves

Lors de l'exposition de l'œuvre au Salon des indépendants de 1893, le critique Fénéon admire « un art à grand développement décoratif, qui sacrifie l'anecdote à l'arabesque, la nomenclature à la synthèse ». La toile est alors intitulée Jeunes Provençales au puits, et porte le sous-titre de Décoration pour un panneau dans la pénombre.

Cette mention souligne l'extrême attention portée par Signac à la lumière, en particulier celle du Midi. Cette recherche du rendu de celle-ci et de l'utilisation des couleurs sous-tend le propos de son traité, D'Eugène Delacroix au néo-impressionnisme (1899), dans lequel il s'affirme comme le théoricien de ce mouvement.

Signac transmet aussi ses idées directement à la jeune génération d'artistes, qu'il reçoit dans sa villa de Saint-Tropez. Ainsi, Henri Matisse lui rend visite en 1904 et adapte sa méthode : dans la toile Luxe, calme et volupté image 8, il abandonne la facture quasi scientifique au profit de larges touches colorées. Celles-ci annoncent le fauvisme, qui voit le jour l'année suivante.

La Grande Guerre met un terme aux espoirs de paix entretenus par Signac. L'univers de ce pacifiste s'écroule l'artiste cesse de peindre durant trois ans. C'est en marin passionné qu'il retrouve l'inspiration, avec une série représentant des ports de France image 9.

Comme une revanche sur lois scélérates de 1893-1894 qui réprimèrent les mouvements anarchistes, le tableau Au temps d'harmonie et le message subversif qu'il contient parviendront à s'inscrire dans l'espace public en 1938, date à laquelle l'œuvre est offerte par la veuve du peintre à la mairie communiste de Montreuil.

Véronique Duprat-Roumier

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/femmes-au-puits

Publié le 22/09/2022

Ressources

Un dossier pédagogique sur l’œuvre Au temps d’harmonie de Paul Signac sur le site de la mairie de Montreuil

https://www.montreuil.fr/fileadmin/user_upload/01_La_ville/08_Visiter_decouvrir/05_Patrimoine_artistique_Au_temps_d_harmonie/Dossier-AU-TEMPS-HARMONIE.pdf

Glossaire

Fauves : Les Fauves sont les artistes qui, à leurs débuts, dans les dix premières années du XXe siècle, explorent dans leur peinture le potentiel expressif des couleurs pures sans se soucier d’imiter la nature. L’expression « Fauves » est apparue en 1905 sous la plume d’un critique, exaspéré par la liberté que ces artistes prennent quant aux conventions : l’association sauvage des couleurs, leur tonalité criarde, évoquent pour lui le rugissement d’un fauve. Les représentants les plus célèbres de ce courant baptisé aussi le fauvisme sont Henri Matisse, André Derain et Maurice de Vlaminck.

Impressionnisme : Courant artistique regroupant l’ensemble des artistes indépendants qui ont exposé collectivement entre 1874 et 1886. Le terme a été lancé par un critique pour tourner en dérision le tableau de Monet Impression soleil levant (1872). Les impressionnistes privilégient les sujets tirés de la vie moderne et la peinture de plein air.

Palette : La palette est la petite planche sur laquelle l’artiste dispose et mélange ses couleurs. Le terme désigne aussi l’ensemble des couleurs qu’il choisit pour une œuvre.

Néo-impressionnisme : Mouvement pictural novateur créé par Georges Seurat (1859-1891) qui s’inspire de la théorie scientifique des couleurs. Dans une recherche fondée sur la lumière, les tons sont alors obtenus par petites touches (ou points) de pigments purs juxtaposés sur la toile.

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