Goethe dans la campagne romaine Tischbein Johann Heinrich Wilhelm
Goethe dans la campagne romaine
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Pourquoi ce tableau est-il devenu une « icône » de la culture allemande ?
« Je serai représenté grandeur nature, en voyageur, enveloppé d’un manteau blanc, en plein air, assis sur un obélisque renversé, et contemplant les ruines de la campagne de Rome, qui s’enfonceront dans le lointain » : c’est en ces termes que l’écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe décrit, dans son Voyage en Italie, le portrait que s’apprête à peindre de lui Johann Tischbein en 1786.
Un portrait dans un « caprice » architectural
Le tableau image principale, de grand format, montre en effet le poète assis au sein de la plaine romaine, accoudé et les jambes étendues sur des fragments de pierre ; son regard, placé au niveau de la ligne d’horizon, scrute un point situé en dehors du tableau. Son large chapeau noir se détache sur le fond du ciel et souligne son visage à l’expression déterminée détail b. Au centre du tableau se dresse la silhouette du mausolée de Cæcilia Metella (épouse du général Sylla) détail b image 1 construit à Rome sous le règne d’Auguste. À droite, on reconnaît les ruines de l’aqueduc de l’Aqua Felice. Or dans la réalité, il n’est pas possible d’observer près des monts Albains ces deux vestiges bien plus éloignés l’un de l’autre. Ce paysage est donc une recomposition imaginaire, un « caprice » évoquant une nature idéale, sereine et propice à la méditation.
Tischbein n’ayant pu achever le tableau, un peintre amateur s’en est chargé, ce qui explique sans doute des maladresses dans le dessin, comme la disproportion entre le buste et le bas du corps, ou la longueur démesurée de la jambe drapée.
Goethe, « Der Wanderer »
Goethe est représenté vêtu d’un ample manteau qui souligne également son statut de « Wanderer », terme allemand désignant le voyageur mais aussi le vagabond, l’artiste errant. Le philosophe raconte dans ses Mémoires (1831) que ses amis de jeunesse le surnommaient ainsi en raison de ses longues expéditions dans la nature, censées « apaiser son cœur ». Dans son poème Der Wanderer, il décrit même de façon prémonitoire un paysage italien idyllique, avec des ruines, où le voyageur trouve le repos. Le Voyage en Italie (1816-1817) rassemblera d’autres caractéristiques du « Wanderer », comme le désir d’incognito (Goethe voyage sous un faux nom) et l’aventure (il est pris pour un espion, manque de faire naufrage, etc.). Finalement, cet ouvrage, sous couvert de décrire l’Italie, est surtout autobiographique et constitue un portrait littéraire faisant écho à celui peint par Tischbein.
L’amitié d’un peintre et d’un poète
Tischbein image 2 appartient à la quatrième génération d’une dynastie de peintres renommés dans le nord de l’Allemagne. Issu de la tradition rococo il devient un portraitiste apprécié à Berlin, également sensible à la nature, peignant des natures mortes image 3 et des paysages image 4. Au retour d’un voyage en Italie, en 1781, il fait halte à Zürich chez l’écrivain Johann Caspar Lavater qui le met en contact avec Goethe. Ce dernier lui obtient une bourse, et Tischbein repart à Rome en 1783. Il reçoit Goethe dans la communauté d’artistes allemands du quartier du Corso où il vit, lorsque celui-ci arrive, en 1786.
L’un et l’autre sont présents en Italie afin de s’initier à l’art, à l’instar de nombreux artistes allemands. Ce but commun crée entre eux un lien d’amitié. Déterminant pour chacun d’eux, le séjour à Rome permet à Tischbein de s’ouvrir aux préceptes néoclassiques et offre à Goethe de collecter des objets archéologiques ou minéralogiques. Ce dernier dessine image 5, peint et entreprend alors une réflexion sur l’art et la beauté.
Un portrait-programme savamment composé
Reflet des aspirations du peintre et de son modèle, l’ambitieux portrait montre Goethe non pas de manière réaliste, mais environné d’éléments antiques qui le présentent comme un connaisseur méditant sur l’art. Sa pose est celle des dieux-fleuves de la statuaire gréco-romaine image 6. Les fragments sur lesquels il est assis sont ceux d’un obélisque brisé ; derrière sa jambe, un bas-relief présente une scène tirée de la mythologie montrant la prêtresse Iphigénie retrouvée par son frère et son ami Pylade détail c. Si la disposition des personnages est empruntée au tableau contemporain de l’Anglais Benjamin West image 7, le sujet renvoie à la tragédie Iphigénie en Tauride composée par Goethe. À l’extrême droite du tableau apparaît un chapiteau.
Les commentateurs ont noté que ces fragments antiques évoquaient l’Égypte (l’obélisque), la Grèce (la légende d’Iphigénie tirée de la mythologie) et Rome (le chapiteau), comme si le tableau présentait une lecture chronologique et stylistique de gauche à droite sur l’histoire de l’art et des civilisations. Tischbein et Goethe partagent de cette manière les vues de leur compatriote l’historien d’art Johann Joachim Winckelmann, qui a érigé l’art grec en modèle dans son Histoire de l’art dans l’antiquité en 1764.
Ce portrait de Goethe est offert au musée de Francfort en 1887, au moment où l’Empire allemand cherche à se forger une mémoire commune. L’écrivain est alors élevé au rang de « poète national » aux côtés de Friedrich von Schiller image 8. Le tableau devient alors une référence dans la culture allemande. Andy Warhol s’en inspire en 1982 pour une série en version pop .
Mots-clés
Stéphanie Cabanne
Permalien : http://panoramadelart.com/analyse/goethe-dans-la-campagne-romaine
Publié le 13/02/2026
Ressources
Glossaire
Caprice architectural : Architecture de fantaisie. Le peintre part de monuments réels, mais ce qu’il réalise n’a rien à voir avec une vue photographique : il supprime des éléments, en rapproche d’autres. Il s’agit d’une recomposition.
Chapiteau : Sommet sculpté de certaines colonnes.
Néoclassicisme : Mouvement artistique qui se développe du milieu du XVIIIe au milieu du XIXe siècle. Renouant avec le classicisme du XVIIe siècle, il entend revenir aux modèles hérités de l’Antiquité, redécouverts par l’archéologie naissante. Il se caractérise par une représentation idéalisée des formes mises en valeur par le dessin.
Rococo : Style né en France sous le règne de Louis XV, prenant son inspiration dans la nature (coquilles, feuilles, etc.), caractérisé par ses lignes sinueuses et ses couleurs vives. En se répandant en Italie et dans les pays germaniques, il prend le nom de rococo.