La Charmeuse de serpents, Le Douanier Rousseau

La Charmeuse de serpents

Dimensions

H. 169 cm ; L. 189,3 cm

Provenance

collection Doucet

Technique

peinture

Matériaux

huile sur toile

Datation

1907

Lieu de conservation

Paris, musée d’Orsay

Peut-on admirer la peinture académique d’un peintre anticonformiste ?

Comme Paul Gauguin, Henri Rousseau exerce à ses débuts un autre métier il lui vaudra le surnom de Douanier. Son emploi à l'octroi de Paris, barrière douanière de la capitale à l'époque, l'occupe jusqu'en 1893. À cette date, il prend une retraite anticipée pour se consacrer pleinement à la peinture. Autodidacte, il ne néglige pas la copie des maîtres au Louvre et rencontre quelques grands peintres à la mode, comme Jean-Léon Gérôme. Loin de mépriser la peinture académique en vogue, il lui emprunte le goût pour l'allégorie et pour l'exotisme, comme en témoigne La Charmeuse de serpents image principale.

La facture de l'œuvre, très précise et détaillée, n'est pas sans lien avec la recherche du « fini » des artistes académiques – on le perçoit ici dans le soin apporté au dessin très minutieux du feuillage. Paradoxalement, la simplification du dessin des feuilles, le traitement parfois assez plat de certaines figures, comme l'oiseau, ont souvent valu à Rousseau le qualificatif de peintre naïf. La pose de la jeune femme de face, une jambe pliée, l'autre tendue, ainsi que sa longue chevelure tombant derrière elle évoquent une Vénus.

Le sujet de La Charmeuse de serpents image principale ne se livre pas facilement. Si la partie gauche du tableau, composée d'une surface d'eau éclairée par la lune, est facile à lire image c, la droite est plus déconcertante image b. Sur un fond de feuillage dense et aux formes très variées, on distingue à peine le serpent qui avance vers le personnage principal, car son dessin se confond avec celui d'une branche. On discerne trois autres reptiles : un autour du cou de la figure féminine, et deux sortant de l'herbe, à ses pieds. Le mystère de l'image est renforcé par le contrejour qui rend plus sombre encore le corps noir du personnage féminin et empêche de distinguer facilement les serpents. La lumière vive éclairant les plantes du premier plan à droite, en contradiction avec celle de la lune, ajoute à l'ambiance mystérieuse du tableau.

Une interprétation intemporelle

Le thème du charmeur de serpents est assez banal à la fin du xixe siècle. Il est notamment traité chez les orientalistes comme Gérôme, très célèbre à l'époque et que le Douanier Rousseau connaît et admire. Ce sujet est généralement décrit de manière anecdotique, plutôt en milieu urbain, pour évoquer la vie quotidienne en Orient.

C'est Berthe Delaunay, la mère du peintre Robert Delaunay, qui commande cette œuvre à Rousseau en 1907. Madame Delaunay, grande voyageuse, aurait fait un récit de ses périples, notamment en Inde où les charmeurs de serpents sont nombreux. Le Douanier Rousseau, lui, se refuse à toute description réaliste. On ne sait ni dans quel lieu, ni à quelle époque on se situe. Le tableau évoque une scène intemporelle et totalement imaginaire.

Orphée au féminin ?

Cette charmeuse de serpents n'est pas sans évoquer le thème mythologique d'Orphée. Poète grec au chant magique, Orphée charmait toutes les formes de la Création. Les forces les plus sauvages de la nature se pacifiaient à son écoute. Rousseau transforme l'homme en femme noire, créant une image profondément originale, même si le thème n'est pas rare. Loin de s'ancrer dans l'illustration d'un mythe quel qu'il soit, le peintre conçoit une représentation universelle des forces primitives unissant l'homme et la nature.

Des sources multiples

Contrairement à Gérôme, Rousseau ne voyage pas. Sans a priori, ses sources d'inspiration sont très diverses, pas toutes « académiques ». Comme de nombreux artistes de l'époque, c'est au Jardin des plantes de Paris qu'il étudie la végétation dans les serres et les animaux sauvages dans la ménagerie. Rousseau utilise également des revues, comme L'Illustration ou Le Petit Journal. Plusieurs animaux lui sont inspirés par une publication des Galeries Lafayette, Les Bêtes sauvages. Il ne fait pas de distinction entre les sources nobles et les sources populaires, ce qui le rapproche de nombreux peintres de l'avant-garde comme Lautrec ou Gauguin. La visite des Expositions universelles le marque. On y voyait des villages africains reconstitués à la manière de « zoos humains ». Pourtant, la charmeuse de Rousseau est bien loin d'une description ethnographique, que seuls les artistes qui avaient voyagé, comme Delacroix en son temps, ont pu représenter image 1. La recherche des sources ne permet pas de lever le mystère de cette peinture.

Le monde de l'invisible

Rousseau bâtit son image sur le pouvoir hypnotique de la flûte, qui fait plonger les animaux comme les spectateurs du tableau dans un autre monde. Immobile, de face, la charmeuse nous observe et nous fascine. À l'opposé d'une représentation documentaire, La Charmeuse de serpents évoque les pouvoirs de l'art musical ou pictural : l'artiste est un magicien qui nous fait voir d'autres mondes.

Rousseau, peintre anticonformiste

Exactement contemporaine de la création des Demoiselles d'Avignon de Picasso, La Charmeuse de serpents partage avec celles-ci une autre manière de montrer le monde, loin des schémas académiques. Les deux œuvres ont été un moment la propriété de Jacques Doucet, grand collectionneur d'art moderne au début du xxe siècle. C'est lui qui lègue La Charmeuse de serpents à l'État à sa mort en 1936 : il s'agit du premier tableau de Rousseau à entrer au Louvre. À l'époque, le peintre est admiré des surréalistes qui ne manquent pas de s'en inspirer, tel Victor Brauner. L'influence du Douanier Rousseau sur les artistes du xxe siècle montre combien sa vision très personnelle a été une puissante source d'inspiration pour les générations suivantes.

Isabelle Bonithon

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/la-charmeuse-de-serpents

Publié le 22/09/2022

Ressources

« Le Douanier Rousseau, pacifiste et républicain », une étude sur le site L’Histoire par l’image

http://www.histoire-image.org/site/oeuvre/analyse.php?i=869

« Le Douanier Rousseau. Un mythe artistique », un article de Laurent Wolf consacré à l’exposition « Jungles à Paris » (2005-2006)

http://www.cairn.info/revue-etudes-2006-5-page-646.htm

La page consacrée à la collection d’œuvres du Douanier Rousseau conservées au musée de l’Orangerie

http://www.musee-orangerie.fr/fr/artiste/henri-rousseau-dit-le-douanier

Le musée d’Art naïf et des Arts singuliers de Laval, ville de naissance du Douanier Rousseau

http://www.laval.fr/decouvrir-sortir/musees-lieux-d-exposition/musee-dart-naif-et-des-arts-singuliers-1850.html

Un dossier pédagogique sur l’œuvre téléchargeable gratuitement après inscription sur Canopéhttp://www.collection-pontdesarts.fr/IMG/pdf/livret_douanier_rousseau.pdf

http://www.collection-pontdesarts.fr/IMG/pdf/livret_douanier_rousseau.pdf

Glossaire

Surréalisme : Courant artistique très lié à la littérature, qui se développe à partir des années 1920. En 1924, André Breton définit le surréalisme comme un « automatisme pur », une « dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison ».

Académie (institution) : L’Académie royale de peinture et de sculpture est fondée en 1648. En 1816, l'Académie des beaux-arts est créée par la réunion de l’Académie royale de peinture et de sculpture, de l’Académie de musique (fondée en 1669) et de l’Académie d’architecture (fondée en 1671).

Vénus : Déesse romaine de l’Amour et de la Beauté, vénérée sous le nom d’Aphrodite par les Grecs. Son nom est donné aux statuettes préhistoriques, caractéristiques de la culture gravettienne, réalisées en pierre ou en ivoire, représentant des femmes aux formes généreuses.

Exposition universelle : Présentation publique durant laquelle des produits de l’art et de l’industrie du monde entier sont exposés. La première a eu lieu à Londres en 1851.