Lion au serpent, Barye Antoine-Louis

Lion au serpent

Dimensions

H. 135 cm ; L. 178 cm ; P. 96 cm

Provenance

Paris, jardin des Tuileries

Technique

sculpture

Matériaux

Bronze

Datation

1836

Lieu de conservation

Paris, musée du Louvre

Un bronze peut-il nous faire frissonner d’effroi ?

Antoine Louis Barye est considéré comme l'un des plus grands sculpteurs de sa génération. Né dans une modeste famille d'orfèvres, il devient, dès l'âge de 13 ans, apprenti chez un graveur sur métal. Il s'initie au métier avec talent et excelle dans le travail de la ciselure. Il poursuit sa formation dans l'atelier du sculpteur François-Joseph Bosio, puis du peintre Antoine-Jean Gros. En 1818, il entre à l'École des beaux-arts de Paris et travaille en parallèle pour le prestigieux orfèvre Jacques-Henry Fauconnier. C'est dans son atelier qu'il réalise sa première représentation animale en trois dimensions, un cerf couché ornant le couvercle d'une soupière. Ses échecs au Prix de Rome l'incitent à développer sa production en toute indépendance. Le Lion au serpent image principale est l'un de ses plus grands succès.

Le Salon de 1833

Barye expose au Salon de 1833 un plâtre représentant la lutte entre un lion et un serpent aujourd'hui conservé au musée des Beaux-Arts de Lyon. Le fauve rugit, sa taille impressionne image b sa crinière hérissée montre toute la violence de l'attaque. De sa patte aux griffes acérées, il maintient le reptile au sol image d. Ce dernier, enroulé en spirale, les mâchoires grandes ouvertes, semble prêt à bondir à la gueule du félin image c on voit sa langue, on entend son sifflement. Les deux bêtes s'affrontent, saisies en pleine action.

Cette présentation crée l'événement. Les artistes romantiques sont enthousiastes. Théophile Gautier (1811-1872), poète et critique d'art, déclare : « M. Barye est le premier à oser chez nous décoiffer les lions de cette perruque à la Louis XIV dont les statuaires les affublaient il leur a ôté de dessous les griffes cette grosse boule de marbre si ridicule. »

Des critiques négatives fusent cependant. Pour certains, l'aspect naturaliste de l'œuvre dérange. Pour d'autres, le combat semble trop inégal. Qu'importe, le roi Louis-Philippe (1773-1850), fervent admirateur de Barye, lui passe commande de la statue en bronze, bientôt exposée au Salon de 1836.

Le bronze exprime la passion acharnée de cette lutte. Il est fondu selon la technique à la cire perdue, puis installé dans le jardin du palais des Tuileries. Ce bronze ne laisse aucun passant indifférent si Alfred de Musset s'émerveille d'entendre le lion rugir et le serpent siffler, les membres de l'Institut s'indignent : « Prend-on le jardin des Tuileries pour une ménagerie ? Remettez ce lion en cage ! » Quelques décennies plus tard, en 1911, l'œuvre intègre les collections du musée du Louvre.

L'exotisme à Paris

Le jeune Barye, fasciné par les animaux sauvages, fréquente assidument la ménagerie du Jardin des plantes et le Muséum national d'histoire naturelle. Ours, lions, tigres, serpents, loups, crocodiles et d'autres espèces encore deviennent son bestiaire familier. Il pratique le modelage devant les bêtes vivantes. Avec le peintre Eugène Delacroix (1798-1863) image 2, son ami, il va jusqu'à disséquer les animaux morts il en étudie les squelettes, les muscles. Dès lors, l'anatomie n'a plus de secrets pour lui.

À partir de ses croquis d'étude image 3 image 4, Barye crée des scènes entièrement imaginaires, souvent des combats violents inspirés de modèles antiques. Ce monde sauvage devient son univers il n'hésite pas à amplifier un mouvement, à distordre un muscle. Tout est réinventé.

Le premier des sculpteurs romantiques

Dans le Lion au serpent, si l'analyse précise des deux animaux présente un rendu naturaliste, l'expression de la lutte, dans sa forme cruelle et violente, dans son aspect tourmenté, l'emporte. De ce fait, Barye peut être considéré comme le premier des sculpteurs romantiques.

Aussi, bien que les critiques du public soient enthousiastes, la sculpture officielle se défend de cette œuvre trop éloignée des canons du classicisme. Refusé au Salon de 1837, Barye souligne sa rupture avec l'Institut et les tenants de l'académisme. Privilégiant le travail du bronze, plus expressif et moins froid que le marbre, il ouvre sa propre fonderie afin de diffuser sa production. Une version réduite du Lion au serpent connaîtra d'ailleurs un franc succès d'édition tout au long de sa carrière.

Avec les années, le dessinateur, attentif, à l'affût du monde animalier, toujours précis dans ses réalisations, est enfin reconnu. Son art, développé jusque-là en dehors de toute tradition, trouve un nouveau souffle sous le Second Empire. Barye devient l'un des sculpteurs favoris de Napoléon III, et est nommé professeur de dessin de zoologie au Muséum national d'histoire naturelle en 1854. Soutenu par de grands amateurs, il est sollicité à l'élaboration de programmes de décoration architecturale. Il participe alors à la construction du nouveau Louvre, et ses œuvres, de style assagi, en ornent différents pavillons : Denon, Richelieu, Sully.

Tout au long de sa carrière, Barye développe un intérêt pour une œuvre expressive, passionnée, même tourmentée, particulièrement dans ses combats d'animaux. À la façon du poète Jean de La Fontaine (1621-1695) qui, dans ses fables, met en scène les animaux à l'égal des humains, le sculpteur peut aussi renvoyer au monde contemporain. Le Lion au serpent devient alors une représentation de la Monarchie de Juillet (1830-1848), où le fauve, tel un roi, soumet toute perfidie.

Barye innove, tant dans le domaine artistique que dans celui de la commercialisation de ses œuvres. En 1868, il est enfin nommé membre de l'Institut et connaît la reconnaissance officielle durant les dernières années de sa vie. Sa participation à une statuaire monumentale et les nombreuses éditions en bronze de ses thèmes animaliers permettent de voir figurer son œuvre dans les grandes collections publiques.

Véronique Duprat-Roumier

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/lion-au-serpent

Publié le 22/09/2022

Ressources

Les œuvres de Barye conservées à l’Art Institute of Chicago, aux États-Unis

https://www.artic.edu/artists/33541/antoine-louis-barye?page=1

Les sculptures conservées au musée Bonnat-Helleu, à Bayonne, parmi lesquelles figurent des œuvres de Barye

https://webmuseo.com/ws/musee-bonnat-helleu/app/collection/expo/11

Glossaire

Romantisme : Le mot est introduit dans la langue française par Rousseau à la fin du XVIIIe siècle. Il désigne par la suite un élan culturel qui traverse la littérature européenne au début du XIXe siècle, puis tous les arts. Rompant avec les règles classiques, la génération romantique explore toutes les émotions données par de nouveaux sujets, en privilégiant souvent la couleur et le mouvement.

Salon : Au XVIIIe siècle les expositions des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture se tenaient dans le Salon carré du Louvre. Le terme « Salon » désigne par la suite toutes les expositions régulières organisées par l’Académie.

Orfèvre : Artiste ou artisan spécialisé dans le travail des métaux précieux.

Ciselure : technique de métallurgie par laquelle les objets sont retravaillés à l’aide de petits instruments dits ciselets pour soit supprimer les imperfections soit pour créer des détails et donner plus de finesse aux décors.

Prix de Rome : Pension royale attribuée au terme d’un concours organisé par l’Académie à partir de 1663 et qui permettait aux lauréats de séjourner à l’Académie de France à Rome, installée à la villa Médicis en 1803.

Fonte à la cire perdue : Technique de fonte inventée au début du IVe millénaire av. J.-C., qui consiste à remplacer la cire évacuée du moule par du métal en fusion. Pour ce faire, trois étapes sont nécessaires : – l’objet initial à mouler, réalisé en cire, est placé dans une gangue d’argile ; – la gangue d’argile est chauffée et la cire s’évacue par des canaux spécialement aménagés à cet effet ; – le métal fondu est introduit dans les creux ainsi obtenus par d’autres canaux prévus pour la coulée.

Second Empire : Régime politique impérial français né du coup d’état du 2 décembre 1852 qui met fin à la Seconde république. Napoléon III, neveu de Napoléon Ier, devient l’empereur des Français. Le second empire prend fin le 4 septembre 1870, lors de la débâcle de Sedan pendant la guerre de 1870 contre la Prusse. C’est un régime autoritaire dans lequel l’empereur exerce un pouvoir absolu.

Classicisme : Au XVIIe siècle, courant de pensée qui fait de l’Antiquité le modèle de toute forme artistique (littérature, musique, architecture et arts plastiques). Il coexiste avec le baroque auquel il oppose une certaine forme de rigueur et de pondération. En France, il trouve sa meilleure expression sous le règne de Louis XIV, au travers des différentes académies.

Modelage : Action de modeler de la matière malléable (terre, cire, pâte synthétique…).