La Vierge et l’Enfant au chancelier Rolin Van Eyck Jan

La Vierge et l’Enfant au chancelier Rolin

Auteur

Dimensions

H. : 66 cm ; L. : 62 cm

Provenance

Autun, église Notre-Dame-du-Châtel

Technique

Peinture

Matériaux

Huile sur bois

Datation

Vers 1436/1441

Lieu de conservation

Dans la première moitié du XVe siècle, Jan Van Eyck est le grand peintre de la ville de Bruges. Il travaille au service du duc de Bourgogne Philippe le Bon image 1, qui règne alors sur les Flandres.

Auteur, avec son frère Hubert, du célèbre retable L'Agneau mystique, Van Eyck a révolutionné la technique picturale : il a amélioré la composition de la peinture à l'huile, jusque-là peu utilisée, qui remplacera la traditionnelle peinture à l'œuf. Elle lui permettra une représentation méticuleuse des détails et, surtout, une superposition des glacis aboutissant à de subtils jeux de lumière, aussi bien dans ses scènes religieuses que dans ses portraits.

La Vierge et l'Enfant au chancelier Rolin image principale emprunte à ces deux genres : le tableau présente une Vierge à l'Enfant accompagnée de Nicolas Rolin, le riche chancelier de Philippe le Bon.

Le nom de Rolin est associé à d'autres œuvres marquantes de la période : il est ainsi à l'origine du superbe hôtel-Dieu de Beauneimage 2, connu sous le nom d'hospices de Beaune, qu'il fait construire pour les pauvres de Bourgogne ; on lui doit aussi le Retable du Jugement dernier , qu'il commande pour ce lieu à Rogier Van der Weyden, un autre grand artiste flamand.

Nicolas Rolin, chancelier et donateur

Nicolas Rolin destine cette peinture à sa chapelle funéraire, située dans l'église Notre-Dame-du-Châtel, à Autun.

Le chancelier est figuré dans la partie gauche du tableau. Il se tient de profil, agenouillé et les mains jointes, en prière, attitude habituelle du donateur dans les scènes religieuses médiévales image b. Fait rarissime dans la peinture de l'époque, il n'est pas présenté à la Vierge par un intercesseur céleste ; tourné vers elle, il ne la regarde pas directement dans les yeux, mais la voit comme dans une vision suscitée par sa prière…

Le portrait présente Rolin âgé d'environ 55 ans. Il est coiffé à la mode de l'époque, en calotte. Van Eyck, attentif à la véracité de ses portraits, ne l'embellit pas : le regard perçant sous les sourcils, les rides sur le front formant de profonds sillons, le nez tombant, les mâchoires solides, le cou épais trahissent un caractère fort et déterminé. Ses mains, petites et d'une grande finesse, contrastent avec la puissance de ce visage. La peau est décrite dans ses moindres détails (ridules, poils rasés, couleurs), contribuant à une représentation très précise.

Rolin porte un somptueux vêtement en brocard lie-de-vin, à motifs végétaux dorés, bordé de fourrure. La radiographie du tableau révèle le dessin d'une grande bourse pendue à sa ceinture, qui ne fut finalement pas peinte, allusion à ses fonctions mais aussi à son énorme fortune, qui n'aurait peut-être pas été de mise dans une œuvre de piété religieuse.

Devant le chancelier, un livre d'heures est ouvert sur une prière de l'office du matin : Domine [lettrine D en bleu], labia mea aperies (« Seigneur, ouvre mes lèvres [et ma bouche publiera ta louange] »).

La Vierge à l'Enfant couronnée

Dans la partie droite du tableau, est figurée la Vierge, assise. Ses cheveux blonds s'étalent sur son ample manteau rouge bordé d'inscriptions brodées et d'un galon doré orné de pierres précieuses et de perles image c. Elle baisse les yeux sur l'Enfant Jésus, qu'elle tient bien droit sur ses genoux selon une présentation fréquente de la Vierge à l'Enfant dans l'art roman.

Le Christ image d est un bébé nu et potelé, assis bien droit sur un linge blanc, peut-être une allusion à son futur linceul. Il tient dans sa main gauche un petit globe de cristal, matériau renvoyant souvent à la virginité de Marie, symbole de la Terre sur laquelle il règne. La croix qui le surmonte annonce la Passion du Christ ; de fait, l'enfant a une expression grave. Il bénit Rolin de la main droite.

Au-dessus de la Vierge, vole un ange image e s'apprêtant à couronner la Reine du Ciel. Cette couronne, finement ciselée, évoquerait-elle celle que, dit-on, Rolin aurait offerte à Notre-Dame-du-Châtel ?

Un lieu précisément décrit mais énigmatique

Les personnages se trouvent dans une loggia au dallage orné de motifs d'étoiles, peut-être pour rappeler que Marie est surnommée l'Étoile du Matin. Ce surnom est également évoqué par l'inscription sur son manteau image c, qui est une prière de l'office des matines célébrant la Vierge, et par la lumière rosée de l'aube (la lune est encore visible à gauche image f).

Le fond de la loggia présente une triple arcature romane image f, peut-être symbole de la Sainte Trinité, trop petite par rapport aux personnages ; la perspective et le rapport de proportion de Van Eyck n'ont, en effet, pas encore la rigueur géométrique de ses confrères italiens.

Au-delà des arcades, se trouve une terrasse comportant un petit jardin clos, évocation traditionnelle de la virginité de Marie : les lys blancs rappellent sa pureté, et les iris, par leur forme en glaive, ses futures souffrances de mère lors de la Passion de son fils.

Un fourmillement de détails

L'œuvre fourmille de petit détails qui enrichissent la représentation et invitent à parcourir le tableau en tous sens.

Les chapiteaux sculptés des colonnes latérales image g représentent essentiellement des scènes de l'Ancien Testament : derrière Rolin, Adam et Ève chassés du paradis (traditionnel rappel du péché originel), le meurtre d'Abel par Caïn, l'ivresse de Noé… ; derrière Marie, Esther et Assuérus…

Devant le muret du jardin, deux hommes contemplent le vaste paysage qui s'étend devant eux. Pour certains historiens d'art, il s'agirait du peintre et de son frère Hubert, le personnage au turban rouge se retrouvant dans un autre tableau de Van Eyck considéré comme un autoportrait image 4. Pour d'autres, ce sont Philippe de Bourgogne (à droite) et son chancelier.

Le paysage image h est divisé en deux par une rivière sinueuse traversée par un pont, sur lequel se trouvent une croix et de minuscules personnages. Derrière Rolin, la rive gauche image i comporte, au pied d'un coteau verdoyant planté de vignes (évocation des vignobles que le chancelier possédait en Bourgogne ?), une agglomération, dont un bâtiment avec cloître et clocher (allusion possible aux hospices de Beaune). Quant à la rive droite, elle présente une ville particulièrement riche en églises et cathédrales, probablement inspirée par différentes cités (Maastricht, Gand, Liège, Bruxelles, Utrecht…). L'horizon est barré par une chaîne montagneuse enneigée aux tons bleutés, caractéristiques de la perspective atmosphérique à laquelle recouraient les peintres de l'époque. Elle est rendue par des dégradés de couleurs allant du brun au vert et du vert au bleu, au fur et à mesure que l'on se rapproche de l'horizon. Il s'agit de l'une des premières représentations de la montagne dans la peinture occidentale.

Une vision de la Jérusalem céleste ?

Le Couronnement de la Vierge étant traditionnellement imaginé dans les cieux, ce tableau pourrait représenter la Jérusalem céleste promise aux croyants. Celle-ci est décrite dans l'Apocalypse de saint Jean comme une somptueuse cité divine, bâtie sur une haute montagne, derrière une muraille crénelée. La rivière serait « le fleuve d'eau de la vie, limpide comme le cristal », qui la traverse. La croix sur le pont symboliserait quant à elle le sacrifice du Christ permettant aux hommes du monde terrestre, du côté de Rolin, d'accéder à la cité paradisiaque, du côté de la Vierge.

Des allusions à la vie de Rolin, à ses qualités comme à ses défauts

Le portrait de Rolin est environné des témoignages de ses mauvaises actions : ses fautes et vices seraient ceux des personnages représentés sur les chapiteaux au-dessus de sa tête (impiété, jalousie, ivrognerie…), tandis que la bourse accrochée à sa ceinture, peut-être éliminée à la demande du chancelier, suggèrerait son avarice.

Mais ses mérites sont également exposés : sa fondation d'un hôtel-Dieu, et peut-être aussi son rôle décisif dans la réconciliation du duc de Bourgogne et du roi de France. En effet, l'assassinat de Jean sans Peur, père de Philippe le Bon, commandité par le futur Charles VII, avait entraîné un conflit ouvert entre les deux États à la fin de la guerre de Cent Ans. Rolin avait travaillé à la signature d'un traité de paix et obtenu que Charles VII, pour expier sa faute, fasse ériger une croix d'or sur le pont de Montereau, lieu du crime. Ainsi, le pont dans le tableau pourrait aussi être interprété comme une allusion à cet épisode et son dénouement, et les deux petits personnages réunis sur la terrasse identifiés comme Philippe le Bon et Charles VII image j.

Ce tableau aux interprétations multiples, placé à l'origine près de la tombe de Rolin, devait plaider en faveur de l'entrée au paradis du chancelier (figuré donc exceptionnellement grand pour un donateur).

Sylvie Cuni-Gramont

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/la-vierge-et-lenfant-au-chancelier-rolin

Publié le 09/11/2021

Ressources

« La Vierge au chancelier Rolin, le tableau de Jan Van Eyck regardé à la loupe », un documentaire radiophonique avec des historiens d’art, dont Philippe Lorentz, spécialiste des primitifs flamands du musée du Louvre, à réécouter sur le site de France Cult

https://www.franceculture.fr/emissions/l-heure-du-documentaire/la-vierge-au-chancelier-rolin-de-van-eyck

La notice de l’œuvre sur le site des collections du musée du Louvre

https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010061856

Glossaire

Retable : Œuvre peinte ou sculptée, placée sur l’autel d’une église.

Donateur : Personne qui offre à une institution une œuvre d’art.

Glacis : Peinture à l’huile fluide composée majoritairement d’huile et peu chargée en pigment. Il en résulte une transparence qui permet, grâce à la superposition des couches, de créer des effets de textures et de profondeur.

Passion : Dernière partie de la vie du Christ. Le Nouveau Testament rapporte les souffrances endurées par Jésus depuis son arrestation jusqu’à sa mise au tombeau.

Ancien et Nouveau Testament : Pour les chrétiens, les deux recueils constituant la Bible. Le Nouveau Testament, qui comporte notamment les quatre Évangiles, rapporte la vie et l’enseignement du Christ et de ses disciples.

Perspective atmosphérique : En peinture, perspective qui consiste à créer l’illusion de la profondeur par l’utilisation de dégradés de tons ou de couleurs qui s'estompent avec la distance.

Hôtel-Dieu : Hôpital ancien et administré par l’Eglise.

Livre d’heures : Livre de prières liées aux différentes heures de la journée. Généralement richement enluminé, il était réservé aux personnes fortunées.

Lettrine : Grande initiale, souvent décorée, placée au début d’un texte ; d’une couleur souvent différente de celle de celui-ci, elle le met en valeur.

Réflectographie : Technique photographique permettant de voir les couches profondes d’une peinture (pouvant révéler les dessins préparatoire ou la signature), sans abîmer le tableau.