L'Arbre du paradis Séraphine de Senlis

L'Arbre du paradis

Dimensions

H. : 195 cm ; L. : 130 cm

Provenance

Technique

Peinture

Matériaux

Huile sur toile

Datation

Vers 1929-1930

Lieu de conservation

France, Senlis, Musée d'art et d'archéologie

Comment Séraphine devient-elle l’une des plus grandes artistes du XXe siècle ?

L’Arbre du paradis image principale est un tableau flamboyant de presque deux mètres de haut. Le spectateur pourrait s’y abriter, mais un œil le regarde. Inquisiteur, hypnotique, il le tient à distance de ce paradis. 

De la bergère à la créatrice 

Séraphine Louis est née en 1864 dans une famille modeste de l’Oise. Orpheline à 7 ans, la petite bergère occupe des places de domestique. Elle est la pieuse servante des religieuses d’un couvent pendant vingt ans. Grande mystique, elle bascule dans la psychose et évolue entre génie et folie, délire et quête d’absolu. La Vierge lui inspire sa vocation d’artiste. La nuit, seule, elle travaille à la bougie, sous la dictée de son ange gardien qui lui demande de peindre. 

Autodidacte, Séraphine est « indemne de culture artistique » (termes utilisés en 1949 par Jean Dubuffet pour qualifier les artistes bruts dans le catalogue de l’exposition « L’art brut préféré aux arts culturels »), et son inspiration vient des images pieuses et de la nature image 1

« Exploitée, humiliée, cette femme sans âge, sans amours […], cette rebelle ô combien roturière, a gagné des quartiers de noblesse. Aujourd’hui on la nomme Séraphine de Senlis. C’est un des génies de ce siècle ; son œuvre a atteint les plus hautes cimes », explique le peintre René Moreu. 

L’Arbre du paradis : du réel au fantastique 

L’arbre est au centre de l’œuvre de Séraphine. Dans des œuvres intitulées Arbre, Arbre de vie, Arbre rouge, il se démultiplie image 2. Ses bouquets image 3 sont comme des buissons-ardents. Elle est imprégnée des textes bibliques et des iconographies peintes aux vitraux des églises de Senlis. Elle observe, simplifie, contraste les trois couleurs primaires (bleu, jaune, rouge), superpose les formes, crée par les lignes un mouvement ascensionnel. 

Dans L’Arbre du paradis image principale, elle respecte la morphologie d’un arbre, mais chaque détail peint s’éloigne de celui-ci. Comme Cézanne, elle extrait les éléments de leur réalité. En bas de la toile détail b, deux masses sombres parsemées de touches rouges et jaunes dégagent une large zone en touches légères de blanc et bleu. Jaillissant à l'image d'une source lointaine, elles forment comme un fleuve irriguant le bouquet de feuilles. À lui seul, ce fleuve symbolise les quatre fleuves du Paradis. À gauche détail c, un tronc rouge comme la braise, presque souple comme une artère, crée un axe oblique menant au feuillage luxuriant. Chaque feuille est individualisée par sa forme et sa couleur. Certaines, semées de petits points blancs, ressemblent à des plumes détail d. Elles rehaussent et animent la composition. L’une d’entre elles, au centre, enferme une zone bleue et noire. C’est un œil détail e : celui de Dieu, omniscient.

Pour Séraphine, l’univers devient fantasmagorique, sans empreinte humaine. Mais une inquiétude mystérieuse menace cette harmonie. Séraphine fixe sur la toile sa « réalité intérieure ». 

Des procédés insolites 

Séraphine crée ses propres pigments, qu’elle mélange à une base de Ripolin blanc. Tout d’abord, son art couvre de fleurs et de fruits des petits objets image 4 et des panneaux de bois image 5 ou de carton qu’elle récupère. Encouragée à peindre de grands formats, elle s’engage pleinement sur la toile. Parce que le Ripolin coule, la toile est posée au sol. À genoux, en chantant des cantiques, Séraphine sature la toile de motifs colorés, semblables à ceux d’un cachemire image 6 ou s’inspirant du remplage des rosaces de la cathédrale de Senlis image 7. Guidée dans sa prière par Marie, elle transcrit sa mysticité et ses extases spirituelles image 8

La rencontre décisive 

En 1912, Séraphine fait des ménages, qu’elle appelle ses « œuvres noires », chez le critique d’art allemand Wilhelm Uhde, découvreur et collectionneur de Picasso, Braque et Rousseau. Bouleversé par ce qu’il nomme « la peinture révélée » de Séraphine, il l’encourage à persévérer et l’aide intellectuellement et matériellement. La guerre de 1914 les sépare, laissant Séraphine dans un profond désarroi. Après la guerre, Monsieur Uhde revient à Senlis, où Séraphine et d’autres peintres exposent à l’hôtel de ville. 

En 1928, il consacre une exposition aux peintres autodidactes qu’il définit comme les primitifs modernes. L’exposition des « Peintres du Cœur Sacré » est un succès ! Séraphine accède à la notoriété internationale et devient célèbre. À présent, elle est Séraphine de Senlis. 

Reconnaissance et déclin 

Perturbée par son succès, frappée par la crise de 1929, victime du persiflage de son voisinage, Séraphine Louis voit ses psychoses s’aggraver. En 1932, elle est internée à l’hospice de Clermont. Ne pouvant plus peindre, elle se jette dans l’écriture, note ses hallucinations et ses mauvais traitements. Atteinte d’un cancer du sein, elle meurt en 1942. Elle voulait écrire sur sa tombe : « Ici repose Séraphine Louis Maillard, sans rivale, en attendant la résurrection bienheureuse », mais elle est inhumée au carré des indigents… Elle sera l’objet d’une thèse de médecine en 1965.

Ces femmes qui ont marqué l'histoire : Séraphine de Senlis, peintre de génie, une vidéo de France 3 Haut-de-France, 3mn46

Mots-clés

Marie-Bélisandre Vaulet-Lagnier

Permalien : http://panoramadelart.com/analyse/larbre-du-paradis

Publié le 12/05/2026

Glossaire

Art naïf : Création d’artiste amateur réalisée sans souci de références culturelle et artistique ou qui les interprète. Les peintures sont marquées par un style personnel et ingénu. Le Douanier Rousseau reste le peintre naïf le plus célèbre, mais Séraphine de Senlis, André Bauchant et Camille Bombois figurent parmi les plus talentueux. On peut considérer que le Palais idéal du facteur Cheval est un rêve architectural naïf.

Art brut : En 1945, un artiste, Jean Dubuffet (1901–1985) va s’intéresser à l’art des fous, mais aussi à l’art des marginaux, de ceux qui ne font pas partie du monde de l’art. Ceux-ci créent un art à la fois spontané et inventif que Dubuffet appelle l’art brut. Ces productions utilisent des techniques rudimentaires, sommaires. Le style n’est pas académique, mais plutôt une expression populaire et spontanée. Les principaux représentants de l’art brut sont : Adolf Wölfi (1864–1930), Fleury-Joseph Crépin (1875–1948), Augustin Lesage (1876–1954), Aloïse Corbaz (1886–1964) et André Robillard (1931).

Cantique : Chant d’action de grâces, à la gloire de Dieu, de la Vierge et des saints

Carré des indigents : Fosse commune pour inhumer les pauvres gens

Remplage : Réseau de pierre qui garnit l'intérieur d'une fenêtre, en créant des alvéoles dans lesquelles sont insérés les vitraux. On le trouve principalement dans les églises gothiques.

Ripolin : Peinture à l’huile vernissée, au séchage rapide, créée en 1887. Elle est destinée aux artisans (bâtiment) plutôt qu’aux artistes