Le Radeau de La Méduse, Géricault Théodore

Le Radeau de La Méduse

Dimensions

H. 491 cm ; L. 716 cm

Provenance

Technique

peinture

Matériaux

Huile sur toile

Datation

1818-1819

Lieu de conservation

Paris, musée du Louvre

En quoi ce tableau ouvre-t-il la voie au romantisme en peinture ?

Sur une toile de très grandes dimensions (491 × 716 cm), le peintre Théodore Géricault met en scène des naufragés à bord d'un radeau voguant en pleine mer, malmené par les flots et le vent, sous un ciel menaçant image principale.

Au premier plan, certains sont morts ou agonisants au centre, près du mât de fortune, un groupe suit du regard la main d'un homme pointant l'horizon à droite, montés sur des barriques et agitant des linges, deux matelots tentent de signaler leur présence à un bateau dont la silhouette apparaît au loin.

La composition, dense, centrée, est construite selon deux pyramides qui s'entrecroisent et s'équilibrent image b.

La lumière du soleil, derrière l'horizon, suggère l'aube ou le crépuscule. Elle laisse une partie des corps dans la pénombre. La palette des couleurs, peu étendue, oppose le bleu de la mer et du ciel (devenu vert en raison du jaunissement des vernis) au rouge de quelques linges entre les deux, une gamme d'ocres et de bruns sculpte vigoureusement les formes.

Un fait divers tragique

Géricault représente ici un épisode du naufrage d'une frégate française, la Méduse, envoyée en juin 1816 pour coloniser le Sénégal. Escortée par trois navires, elle part avec deux cent quarante personnes à son bord.

Le capitaine, Hugues Duroy de Chaumareys, est un royaliste qui a émigré en Angleterre en 1791 et qui n'a pas navigué depuis vingt-cinq ans. Le 2 juillet, au large de la Mauritanie, son incompétence et son refus de suivre les mises en garde des jeunes officiers provoquent l'échouage du bateau, qui ne tarde pas à se briser et à prendre l'eau.

L'équipage se résout à abandonner le navire Chaumareys monte à bord d'une des chaloupes et s'enfuit, tandis que, dans la confusion générale, cent cinquante-deux malchanceux prennent place sur un grand radeau. On leur laisse un peu d'eau, du vin, et on promet de revenir les chercher.

Treize jours s'écoulent avant que le brick L'Argus ne les retrouve. La faim, les noyades, les suicides et les affrontements violents ont raison de la plupart d'entre eux : seules dix personnes survivent à ce périple cauchemardesque.

Le projet audacieux d'un jeune peintre en mal de reconnaissance

Géricault, qui a 24 ans au moment des faits, entreprend son tableau un an et demi après le naufrage. Formé auprès de Carle Vernet et de Pierre Narcisse Guérin, un ancien élève de Jacques Louis David, il a acquis une excellente technique, mais son tempérament l'amène à remettre en cause l'enseignement académique qu'il a reçu.

Dépité par son échec au prix de Rome, Géricault entreprend tout de même un voyage en Italie pour y étudier les œuvres de Raphaël, de Michel-Ange et du Caravage.

À son retour, il souhaite se faire remarquer sur la scène artistique parisienne et décide de peindre pour le Salon de 1819 une œuvre monumentale, apte à frapper les esprits.

Un sujet nouveau ?

Si la tragédie de la Méduse est un fait divers contemporain, ce sujet s'inscrit aussi dans une tradition picturale qui remonte au XVIIe siècle. En effet, depuis Nicolas Poussin image 1 , de nombreux artistes ont dépeint l'humanité en proie aux déchaînements de la nature, déluges, tempêtes et naufrages image 2. Dans Le Radeau de La Méduse, la nouveauté réside dans le format monumental de la toile, traditionnellement réservé aux sujets bibliques ou mythologiques.

Géricault souhaite se distinguer de la peinture académique néanmoins, en figurant le drame à son paroxysme, il respecte l'un des préceptes de la peinture d'histoire. Dans ses études préparatoires, il envisage d'évoquer la mutinerie des matelots contre les officiers image 3, le cannibalisme auquel ont été contraints les naufragés image 4 et l'apparition de L'Argus image 5. Il choisit finalement de montrer l'instant où, après avoir distingué ce dernier à l'horizon, les naufragés le voient s'éloigner et se pensent définitivement perdus.

Une méthode de travail héritée des ateliers classiques

Géricault prépare soigneusement son tableau. Il lit les récits de l'ingénieur géographe Alexandre Corréard et du chirurgien Jean-Baptiste Savigny, survivants du naufrage, fait réaliser une maquette du radeau par le charpentier de la Méduse, Valéry Touche-Lavilette, sur laquelle il dispose de petites figures en cire, et multiplie les études anatomiques image 6. Son tableau présente ainsi un ensemble d'académies, qui ne correspondent pas à l'état réel des corps faméliques et décharnés des victimes.

Deux esquisses peintes montrent que le principe traditionnel de la composition pyramidale, qui confère unité et visibilité à l'image, apparaît tôt dans les recherches du peintre image 7. Le radeau est progressivement redressé afin d'accentuer l'effet de dynamique ascensionnelle, tandis que la silhouette de L'Argus diminue en taille image 8 .

Les personnages vus de dos, celui hissé sur un tonneau, au sommet de la composition, et un autre à terre, le bras en extension image c, sont inspirés de sculptures antiques vues à Rome. La puissance expressive des corps doit quant à elle à Michel-Ange. Dans un même souci d'héroïsation de la réalité, l'artiste ne représente pas toujours les barbes qui avaient poussé ni les nombreuses blessures des naufragés.

À gauche, l'homme appuyant sa tête sur sa main, dans une attitude qui symbolise le désespoir depuis l'Antiquité, et sur les genoux duquel repose le cadavre de son fils image d est une invention de Géricault. Ce vieillard est mis en opposition avec les hommes courageux et vaillants de la partie droite de la toile qui, eux, incarnent l'espoir. Il s'agit là d'un procédé allégorique, qui s'inscrit lui aussi dans l'esprit classique.

Des éléments de rupture

Enfermé dans son vaste atelier du faubourg du Roule, le peintre fait poser des modèles professionnels, comme le comédien Joseph, pour les trois figures de Noirs. Mais, soucieux de véracité et de naturel, il peint aussi les survivants Corréard et Savigny près du mât image 9, Touche-Lavilette image 10 et des membres de son entourage, comme Eugène Delacroix au premier plan, au centre, la tête renversée image e.

À quelques jours du Salon, Géricault s'aperçoit que sa composition comporte un vide au premier plan, à droite il y ajoute alors un cadavre image f, qu'il peint à la hâte. Ainsi, à l'élaboration réfléchie de l'œuvre, s'ajoutent une part d'improvisation et une rapidité d'exécution.

Certains personnages sont affublés de détails triviaux, comme, pour la figure du « fils », les bas retombant sur les chevilles image d, ou encore, pour le cadavre du premier plan, la tête disparaissant dans l'eau et les poils pubiens.

Géricault, qui veut traduire l'éventail de la souffrance humaine, recourt à des« fragments » de défunts qu'il se procure à l'hôpital Beaujon. Ses célèbres études image 11, particulièrement morbides, sont peintes avec un clair-obscur emprunté à la peinture du Caravage, admirée à Rome.

Dans le tableau final, le peintre ajoute à la lumière naturelle une source artificielle venant de la gauche, qui éclaire crûment les corps, tandis que d'autres personnages se devinent dans la pénombre. Ce contraste renforce le caractère dramatique et théâtral de la scène image g.

Le Salon de 1819

Bien que la toile de Géricault soit présentée sous le titre Scène de naufrage, le public et les critiques comprennent qu'elle décrit les naufragés de la Méduse et qu'elle attaque à mots couverts le comportement de Chaumareys. Elle est alors interprétée comme une charge politique à l'encontre du régime de Louis XVIII.

La modernité du propos et la force de l'exécution attirent les louanges de certains critiques, tandis que les défenseurs du classicisme dénoncent une exécution jugée trop rapide.

Les visiteurs se pressent devant le tableau qui exerce chez eux une fascination teintée d'effroi. Sorte de miroir où chacun peut contempler la face sombre de l'humanité, il soulève plusieurs tabous : la folie dans laquelle tant de naufragés ont sombré et le cannibalisme, clairement décrit dans les récits de Corréard et Savigny.

Enfin, la glorification d'un homme noir, héros anonyme du tableau image c, ne manque pas d'interpeller les contemporains, en ces temps où l'esclavage a encore cours sur la côte ouest de l'Afrique. Elle est ressentie comme une provocation, voire un appel militant à l'abolition de cette pratique. Géricault envisagera d'ailleurs de peindre un grand tableau sur la traite négrière image 12.

Profondément novateur par sa radicalité et par la vigueur de son exécution, Le Radeau de La Méduse est une œuvre à la frontière du classicisme et du romantisme naissant. Après son accueil polémique au Salon, elle est présentée en Angleterre, où elle rencontre un grand succès. Mort prématurément à l'âge de 33 ans, Géricault a ouvert la voie à un nouveau courant dont Delacroix, un peu plus jeune et fervent admirateur de son aîné, deviendra le chef de file.

La Véritable Histoire (horrible) du radeau de La Méduse : une présentation claire et précise des faits

La Véritable Histoire du radeau de La Méduse (podcast)

Stéphanie Cabanne

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/le-radeau-de-la-meduse

Publié le 22/09/2022

Ressources

Une analyse du tableau par Côme Fabre, conservateur au département des Peintures du musée du Louvre, et le récit du naufrage par l’historien Jacques-Olivier Boudon, auteur des Naufragés de La Méduse (2016, éditions Belin)

https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/destins-des-images-44-images-en-lutte

Une analyse historique et sociétale de l’œuvre

https://www.franceculture.fr/emissions/series/la-meduse-le-naufrage-du-siecle

Une étude sur l'Histoire par l'Image

https://histoire-image.org/fr/etudes/manifeste-romantisme

Glossaire

Composition : Manière de disposer des figures, des motifs ou des couleurs dans l’élaboration d’une œuvre.

Prix de Rome : Pension royale attribuée au terme d’un concours organisé par l’Académie à partir de 1663 et qui permettait aux lauréats de séjourner à l’Académie de France à Rome, installée à la villa Médicis en 1803.

Salon : Au XVIIIe siècle les expositions des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture se tenaient dans le Salon carré du Louvre. Le terme « Salon » désigne par la suite toutes les expositions régulières organisées par l’Académie.

Peinture d’histoire : Genre pictural majeur représentant des scènes inspirées de l’histoire, de la religion, de la mythologie ou de la littérature.

Allégorie : Représentation figurée d’une idée abstraite.

Classicisme : Au XVIIe siècle, courant de pensée qui fait de l’Antiquité le modèle de toute forme artistique (littérature, musique, architecture et arts plastiques). Il coexiste avec le baroque auquel il oppose une certaine forme de rigueur et de pondération. En France, il trouve sa meilleure expression sous le règne de Louis XIV, au travers des différentes académies.

Académie (dessin) : Dans l’enseignement du dessin à l’Académie ou dans les ateliers, les élèves avancés pratiquent la représentation du corps humain nu, prenant pour modèle de référence la statuaire gréco-romaine. Par extension, ce terme désigne les représentations de corps nus répondant à ces préceptes dans les tableaux.

Brick : Voilier à deux mâts, rapide et maniable, utilisé par les marchands, les explorateurs, les pirates et les corsaires.

Esquisse : Projet peint dont le but est de mettre en place la composition, la lumière et les couleurs du tableau. De format généralement inférieur, l’esquisse est réalisée dans une facture plus libre

Étude préparatoire : Étape dans le travail préparatoire d’un tableau, généralement concentrée sur un de ses éléments