L’Enlèvement de Proserpine par Pluton, Girardon François

L’Enlèvement de Proserpine par Pluton

Dimensions

H. 260 cm

Provenance

Technique

sculpture

Matériaux

marbre

Datation

1677-1687

Lieu de conservation

Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon

Pourquoi une scène d’enlèvement pour les jardins de Versailles ? À quel programme iconographique appartenait-elle ?

Dès 1661, Louis XIV commande à l'architecte Louis Le Vau de grands travaux pour agrandir et embellir le petit château de son père Louis XIII à Versailles. Il fait notamment aménager les Grands Appartements du roi et de la reine. Le peintre Charles Le Brun, chargé des décors, coordonne le travail de l'ensemble des artistes. Le roi porte une attention particulière aux jardins, qui servent de cadre à des fêtes somptueuses ils sont dessinés par Le Nôtre, qui a conçu la perspective principale avec le Grand Canal. Les nombreuses sculptures destinées à les décorer s'inscrivent dans un programme iconographique souvent complexe, comme le montre L'Enlèvement de Proserpine par Pluton de Girardon [ image principale ].

François Girardon, le principal collaborateur de Le Brun pour la sculpture

Membre de l'Académie royale de peinture et de sculpture depuis 1657, Girardon participe aux grands chantiers royaux : la galerie d'Apollon au Louvre, puis le parc et le château de Versailles. En 1666, il se fait remarquer à Versailles avec une œuvre majeure, Apollon servi par les Nymphes [ image 1 ], pour la grotte de Thétis (aujourd'hui disparue), un groupe dont la perfection le signale comme l'un des plus grands sculpteurs de Louis XIV. Son style classique, élégant et équilibré, est très influencé par la sculpture antique qu'il a pu admirer à Rome lors d'un court séjour. Pour L'Enlèvement de Proserpine comme pour toutes les œuvres qu'il réalise à Versailles, il travaille d'après les dessins de Le Brun, qu'il transcrit en trois dimensions dans le marbre, avec une marge d'interprétation assez grande. Le Brun était en effet chargé de donner une conception d'ensemble et une unité stylistique au décor de Versailles, en fournissant de nombreux modèles aux peintres, sculpteurs [ image 2 ], ébénistes, orfèvres et liciers.

Un enlèvement dramatique

Le groupe est constitué de trois personnages étroitement imbriqués : Pluton, dieu des Enfers, Proserpine, fille de la déesse Cérès, et la nymphe Cyané. Selon la légende antique racontée par Ovide dans Les Métamorphoses, alors qu'elle cueillait des fleurs près d'un lac avec ses compagnes, Proserpine attire l'attention de Pluton qui s'éprend d'elle et l'enlève. Cyané qui assiste à la scène essaye de s'opposer au dieu, mais en vain, Pluton entraîne Proserpine dans les Enfers pour faire d'elle son épouse. Dans la sculpture, le point de vue principal met en valeur le mouvement vigoureux de Pluton, qui a saisi Proserpine et fait une large enjambée au-dessus de Cyané. Le visage de Pluton est barbu et majestueux. Le corps de Proserpine forme une ligne sinueuse que prolongent ses bras tendus vers le ciel en signe de frayeur. Mais la position de sa tête, rejetée sur le côté, et le corps de Cyané, vu de dos, incitent le spectateur à tourner autour du groupe pour le voir sous d'autres angles il découvre ainsi le geste que fait Cyané pour retenir Proserpine par un pan de sa draperie. Girardon réussit à concilier le dynamisme et l'équilibre, la force de Pluton et la grâce de Proserpine, dans une composition parfaitement maîtrisée.

Le socle circulaire est décoré de reliefs inspirés de la même légende et influencés par la sculpture antique : on y retrouve la scène de l'enlèvement de Proserpine [ détail b ], mais on y voit aussi la punition de Cyané, transformée en fontaine, et le départ de Cérès, à la recherche de sa fille, sur un char tiré par des dragons [ détail c ].

Un défi maintes fois relevé

Une scène d'enlèvement offre l'opportunité aux sculpteurs de rivaliser avec la statuaire antique et même de la surpasser. Mais représenter dans un seul bloc de marbre et en grandes dimensions des personnages saisis en plein déséquilibre constitue un véritable défi technique et esthétique. En effet, le sculpteur risque de voir sa statue se briser. La réalisation d'une telle œuvre relève de savants calculs sur la répartition des masses et leur équilibre. Le premier artiste à relever ce défi, en 1583, est Giambologna, le sculpteur officiel des Médicis, avec L'Enlèvement des Sabines pour la Loggia dei Lanzi à Florence [ image 3 ]. Un jeune homme y enlève une femme à un autre plus âgé. En forme de spirale, la composition offre de multiples angles de vue sans en privilégier aucun. Sa virtuosité formelle et technique a valu à ce groupe un immense succès. L'œuvre de Girardon, faite pour être vue sous toutes ses faces, appelle la comparaison avec celle plus ancienne de l'illustre Giambologna. Par ailleurs, Girardon, qui séjourna à Rome, connaissait probablement le groupe sculpté, aujourd'hui à la Galerie Borghese [ image 4 ], que le grand sculpteur baroque Le Bernin avait réalisé cinquante ans plus tôt sur le thème du rapt de Proserpine. La scène est plus violente que chez Girardon, avec un Pluton farouche qui enlève brutalement une Proserpine terrifiée. Mais le groupe privilégie la vision de face et les deux personnages principaux à l'arrière, le chien Cerbère, le gardien des Enfers, n'a que peu d'importance.

Une sculpture pour le Parterre d'eau

L'Enlèvement de Proserpine par Pluton fait partie d'une commande importante, passée en 1674 et comptant près d'une trentaine de sculptures, toutes destinées à orner le Parterre d'eau, un bassin situé devant la façade du château, sur la terrasse dominant les jardins [ image 5 ]. De nombreux artistes furent sollicités pour leur réalisation. Elles devaient mesurer deux mètres de haut et être taillées chacune dans un seul bloc de marbre. Elles faisaient partie d'un programme cohérent sur l'organisation du monde : la figure centrale d'Apollon, le dieu du Soleil, devait être entourée par la Nature, l'Homme et l'Art. C'était un hommage au roi, assimilé à Apollon et qui, comme lui, domine le monde et protège les arts. La Nature était évoquée par les quatre éléments, chacun représenté par un dieu enlevant une jeune femme : Pluton, dieu des Enfers, illustre le feu ; Borée, le vent du Nord, l'air Saturne, dieu de l'agriculture, la terre Neptune, dieu de la mer, l'eau. Ce dernier groupe, Neptune enlevant Coronis, n'a pas été réalisé. Les deux autres, dont Saturne enlevant Cybèle [ image 6 ], œuvre de Thomas Regnaudin, sont aujourd'hui conservés au musée du Louvre.

L'évocation de la Nature était complétée par les quatre Parties du monde, les quatre Saisons et les quatre Heures du jour. L'Homme était représenté par les quatre Tempéraments, et l'Art par le Parnasse, la montagne consacrée à Apollon, et les quatre Genres poétiques.

La « Grande Commande » ne fut jamais complètement réalisée, car les sculptures furent jugées trop nombreuses pour un espace relativement restreint. Elles auraient aussi formé trop de lignes verticales devant le château, dont la façade privilégie les horizontales. Les œuvres terminées furent dispersées dans le parc, et le groupe de Girardon fut installé en 1699 au centre du bosquet de la Colonnade, réalisé par Jules Hardouin-Mansart [ détail d ]. Pour des raisons de conservation, il est à présent remplacé par une copie.

Françoise Besson

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/lenlevement-de-proserpine-par-pluton

Publié le 22/09/2022

Glossaire

Académie (institution) : L’Académie royale de peinture et de sculpture est fondée en 1648. En 1816, l'Académie des beaux-arts est créée par la réunion de l’Académie royale de peinture et de sculpture, de l’Académie de musique (fondée en 1669) et de l’Académie d’architecture (fondée en 1671).

Licier : ou lissier. Personne qui exécute des tapisseries sur un métier à tisser. Le mot provient de « lice », qui désigne une pièce du métier à tisser.

Iconographie : Ensemble des images correspondant à un même sujet. On parle de programme iconographique lorsqu’un décor en plusieurs parties regroupe de manière cohérente différents sujets autour d’un même thème.

Médicis : Famille florentine de banquiers collectionneurs et protecteurs des arts. Ses membres s’emparent progressivement du pouvoir à Florence au XVe siècle. Deux grands papes de la Renaissance en sont issus : Léon X (1475-1521) et Clément VII (1478-1534). Anoblie au XVIe siècle, la famille Médicis s’allie deux fois à la France en lui donnant deux reines et régentes : Catherine (1519-1589), épouse d’Henri II, et Marie (1575-1642), épouse d’Henri IV.