Les Trois Philosophes Giorgione

Les Trois Philosophes

Auteur

Dimensions

H. : 125,5 cm ; L. : 146,2 cm

Provenance

Technique

Peinture

Matériaux

Huile sur toile

Datation

1508-1509

Lieu de conservation

Autriche, Vienne, Kunsthistorisches Museum

Quelle énigme se cache derrière ce tableau célèbre ?

Giorgione image 1, l’un des plus célèbres artistes de la Renaissance vénitienne, peint Les Trois Philosophes image principale vers 1508-1509 pour Taddeo Contarini, noble vénitien passionné d’art et d’ésotérisme. Taddeo résidait dans un palais privé situé non loin de la paroisse de Santa Fosca à Venise, lieu où était conservée cette œuvre comme l’atteste Marcantonio Michiel, amateur d’art, chroniqueur et collectionneur, dans son journal « notes sur les œuvres de dessin » rédigé entre 1521 et 1543. 

Ce tableau humaniste, empreint de mystère, suscite de nombreuses interprétations. 

Une vie entourée de mystère 

Peu d’informations nous sont parvenues sur la vie de Giorgione : sa date de naissance est incertaine, son vrai nom demeure encore inconnu. On sait qu’il est né à Castelfranco, près de Venise. Élève de Giovanni Bellini, il rencontre dans son atelier le jeune Titien. Les deux hommes, maîtres de la couleur vénitienne, deviennent amis et collaborent. On confond parfois les œuvres de jeunesse de Titien avec celles de Giorgione, comme le Concert champêtre. Giorgione fréquente ainsi la noblesse vénitienne et les savants humanistes de l’époque. En quinze ans d’activité à Venise, il peint une trentaine d’œuvres, des tableaux religieux, des portraits, des œuvres mythologiques et deux peintures plus emblématiques : La Tempête image 2 et Les Trois Philosophes image principale

Les Trois Philosophes compte parmi ses dernières œuvres. Il meurt prématurément à l’âge de 32 ans, lors de l’épidémie de peste qui sévit dans la ville de Venise en 1510. 

L’âge d’or de l’humanisme mathématique à Venise 

La production artistique de Giorgione s’inscrit au cœur de l’âge d’or de l’humanisme mathématique à Venise. À cette époque, la Cité des Doges devient un foyer de savoir, où les arts dialoguent avec les sciences. On y cultive l’astronomie, les mathématiques, la géométrie comme autant de clés pour décharger l’univers. En 1494, le moine franciscain Luca Pacioli publie à Venise la Summa de arithmetica, geometria, proportioni et proportionnalita, véritable somme des connaissances mathématiques de son temps et acte fondateur de la comptabilité moderne. Quelques années plus tard, en 1504, une éclipse de lune fascine les Vénitiens. Le ciel devient un livre à lire et les astres des objets de savoir. 

Giorgione n’est pas étranger à cette révolution silencieuse. En 1502, dans la Casa Marta de Castelfranco, il réalise une frise où se déploie un inventaire visuel de la Renaissance intellectuelle. Les arts libéraux - arithmétique, astronomie - y côtoient instruments et symboles de la pensée mesurable : équerre, compas,sphère. “Tout ce qui peut être mesurable peut être connu” telle pourrait être la devise de cette époque où sciences et art marchent d’un même pas. Giorgione capte dans cette peinture cette profonde mutation des esprits. Il ne se contente pas de représenter le monde visible. Il en interroge les lois secrètes. Son œuvre s’imprègne ainsi de l’esprit d’une Venise savante. 

Une scène de méditation 

Au premier plan des Trois Philosophes, trois dalles de pierre dont l’une s’effrite créent la profondeur de la toile. Sur chacune d’elles, à hauteur différente, sont représentés trois personnages. Un jeune homme assis, tenant un compas et une équerre, observe l’intérieur d’une grotte détail b. À côté de lui se tient debout un homme en habit rouge, coiffé d’un turban détail c. Devant eux, un vieillard à la longue barbe blanche, et au vêtement à capuche jaune, tient dans la main un parchemin sur lequel sont dessinés des modèles géométriques et astronomiques détail d. En arrière-plan s’ouvre le paysage, éclairé par un soleil levant qui baigne la scène d’une lumière dorée, conférant une atmosphère méditative au tableau détail e

Les trois hommes sont dans des attitudes différentes. Les drapés somptueux de leurs vêtements ont un liseré d’or ou d’argent. Les couleurs sombres du rocher et de la végétation forment un écrin mettant en valeur les trois personnages, qui rayonnent presque d’une lumière intérieure. 

L’énigme des Trois Philosophes

L’interprétation de cette œuvre reste ouverte, et les débats sont loin d’être clos. Certains y voient une allégorie des trois âges de la vie, d’autres trois grands philosophes. L’homme au turban pourrait être Averroès, philosophe arabe qui a divulgué les idées d’Aristote en Europe. L’homme à la barbe blanche pourrait être Ptolémée, dont les travaux développent la méthode d’Aristote fondée sur l’observation, le calcul. Pour certains, le jeune homme représenterait Pythagore, pour d’autres il incarne l’humaniste de la Renaissance jouant le rôle de lien entre le savoir antique et le savoir moderne. 

Les trois hommes suggèrent d’autres hypothèses : ils pourraient illustrer le passage des savoirs de l’Antiquité au Moyen Âge jusqu’à la Renaissance, ou encore les trois religions du Livre (judaïsme, islamisme, christianisme). Des symboles cachés alimentent d’autres interprétations Le figuier qui pousse dans l’ombre de la grotte malgré la sécheresse du sol, évoque la persistance et la force vitale qui subsiste même dans des conditions hostiles détail b. C’est le signe que la vie trouve toujours un chemin même dans la pénombre. À ses côtés, le jeune arbre au feuillage délicat annonce un avenir différent. Il est porteur de promesses, symbole d’une ère nouvelle en train de naître. Enfin le soleil levant éclaire la scène et introduit une dimension plus large. Il peut être interprété comme l’image d’un monde qui s’ouvre à de nouveaux horizons, d’une civilisation occidentale qui s’apprête à s’affirmer par la connaissance, la mesure et l’exploration détail e.

Enfin, la grotte que regarde le jeune homme détail b peut aussi évoquer l’allégorie de la caverne de Platon, décrite dans La République: dans une caverne, des hommes, enchaînés et manipulés, ne perçoivent que des ombres comme fausse réalité ; ils ne peuvent accéder à la connaissance qu’en sortant de la grotte, alors éblouis par la lumière, comme le jeune homme du tableau. 

Comment Giorgione nommait-il son œuvre ? On ne le sait pas. C’est Marcantonio Michiel qui l’appelle Les Trois Philosophes après l’avoir vue en 1525 chez Taddeo Contarini à Venise. La pluralité de sens a probablement été voulue par le commanditaire Taddeo Contarini, homme très riche et très cultivé qui veut allier le plaisir de la contemplation à la beauté de l’énigme.

Mots-clés

Antonella Colé

Permalien : http://panoramadelart.com/analyse/les-trois-philosophes

Publié le 20/01/2026