Un atelier aux Batignolles, Fantin-Latour Henri

Un atelier aux Batignolles

Dimensions

H. 204 cm ; L. 273,5 cm

Provenance

Technique

peinture

Matériaux

huile sur toile

Datation

1870

Lieu de conservation

Paris, musée d’Orsay

Qui sont tous ces hommes en noir si sérieux ? Quel lien les unit ?

Henri Fantin-Latour est un peintre célèbre pour ses grands portraits collectifs où il rend hommage aux artistes de son temps. Dans Un atelier aux Batignolles image a, il représente son ami Édouard Manet, alors au sommet de sa carrière, en chef de file des jeunes peintres indépendants, les futurs impressionnistes.

Le groupe des Batignolles

Le groupe des Batignolles désigne de jeunes peintres qui, à la fin des années 1860, fréquentent ce quartier du Nord de Paris où habite Édouard Manet. Celui-ci renouvelle alors la peinture, représentant des scènes de la vie contemporaine avec une touche très libre et des couleurs claires. Le réalisme de ses nus féminins fait scandale au Salon des Refusés -en 1863 avec Le Déjeuner sur l'herbe image 1, puis au Salon de 1865 avec Olympia image 2.

Édouard Manet réunit régulièrement ses amis, peintres ou écrivains, pour des discussions animées au café Guerbois, aujourd'hui disparu, situé dans l'actuelle avenue de Clichy. Parmi eux, Auguste Renoir et Frédéric Bazille, qui ont leur atelier dans le quartier, Claude Monet, Alfred Sisley, Edgar Degas, Émile Zola et Zacharie Astruc. C'est dans cette atmosphère stimulante d'échanges d'idées, d'émulation réciproque et de soutien amical qu'il faut situer le tableau d'Henri Fantin-Latour, membre du groupe.

La plume et le pinceau : des peintres et des écrivains novateurs

Dans une pièce qui ressemble davantage à un salon bourgeois qu'à un atelier d'artistes, Édouard Manet image b est assis devant sa toile, sa palette et ses pinceaux à la main. -Qui peint-t-il ? Sans doute Zacharie Astruc image c, assis sur un fauteuil à côté de lui et dont il existe bien un portrait peint par l'artiste quelques années plus tôt, en 1866, et aujourd'hui conservé au musée des Beaux-Arts de Brême (Allemagne).

Zacharie Astruc, peintre, sculpteur et critique d'art, soutient le renouveau de la peinture proposé par ses amis. Il participe d'ailleurs en 1874 à la première exposition des peintres bientôt appelés les Impressionnistes.

Un autre écrivain et critique d'art plus célèbre figure dans le tableau : il s'agit d'Émile Zola image d, debout -à côté de Zacharie Astruc, son lorgnon à la main. Déjà auteur de romans naturalistes comme Thérèse Raquin (1867), il fait paraître en 1871 La Fortune des Rougon, premier volume de son grand cycle romanesque, les Rougon-Macquart. Lui aussi défend ardemment dans la presse la nouvelle peinture, en particulier celle d'Édouard Manet. Celui-ci, pour le remercier de son soutien, peint son portrait en 1868 image 3.

Autour d'Émile Zola, Henri Fantin-Latour a représenté trois jeunes peintres prometteurs au début de leur carrière. Admirateurs d'Édouard Manet, ils sont amis depuis leur passage dans l'atelier du peintre Charles Gleyre au début des années 1860. Auguste Renoir image e apparaît, coiffé d'un chapeau, devant le cadre accroché au mur. Tout près d'Édouard Manet, il regarde le tableau peint par le maître. À droite, reconnaissable à sa haute taille et à son élégante silhouette, Frédéric Bazille image f, qui est aussi le mécène du groupe grâce à la richesse de sa famille. Enfin, un peu caché dans l'ombre derrière Frédéric Bazille, on aperçoit Claude Monet image g qui regarde le spectateur.

Les deux derniers personnages sont moins connus : Otto Scholderer image h, debout derrière Édouard Manet, est un peintre allemand qui vit à Francfort mais expose ses œuvres à Paris. Son amitié avec Henri Fantin-Latour lui doit d'être présent dans le tableau, mais il n'appartient pas au groupe des Batignolles en effet, il est surtout influencé par Gustave Courbet. Enfin, entre Émile Zola et Frédéric Bazille, on aperçoit Edmond Maître image i, musicien amateur, ami de ce dernier et d'Henri Fantin-Latour avec qui il partage sa passion pour la musique.

Une composition classique pour une avant-garde alors jugée scandaleuse

Sur la table image j, la statuette de Minerve rappelle l'attachement d'Henri Fantin-Latour à la tradition artistique, tandis que le pot émaillé symbolise l'influence de l'art japonais sur le groupe des Batignolles.

Henri Fantin-Latour avait rendu hommage en 1864 à un autre peintre, Eugène Delacroix, dans un tableau où il s'était représenté en chemise blanche, sa palette à la main, et où figuraient Édouard Manet et Charles Baudelaire image 4. Cette fois, le peintre est absent de la toile. En effet, il ne fait pas partie du même courant artistique que ses amis des Batignolles il reste très attaché à la tradition picturale, à la précision du dessin et aux couleurs sombres. Ces portraits collectifs sont d'ailleurs inspirés de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, qui comporte de nombreux portraits de corporations. Dans Un atelier aux Batignolles, Henri Fantin-Latour donne ainsi une légitimité à ces artistes qui sont alors violemment attaqués par la critique officielle. Il les représente comme des gens sérieux, au visage grave, au maintien digne, contrairement à leur image la plus répandue. Habillés comme des bourgeois, ils en ont la respectabilité, même s'ils sont en rupture avec la tradition académique. Quand Frédéric Bazille, la même année, peint l'atelier qu'il partage avec Auguste Renoir rue de la Condamine image 5, il en donne une image très différente, plus familière : il discute avec Édouard Manet devant sa toile, tandis qu'Edmond Maître joue du piano.

Exposé au Salon de 1870, Un atelier aux Batignolles est bien accueilli, même si on lui reproche une certaine froideur. Mais la même année éclate la guerre franco-prussienne, au cours de laquelle Frédéric Bazille trouve la mort à 29 ans. Le groupe se disperse et ses membres ne pourront se réunir qu'en 1874 pour leur première exposition collective, à l'exception d'Édouard Manet qui refuse d'y participer, souhaitant que la nouvelle peinture s'impose au Salon.

Françoise Besson

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/un-atelier-aux-batignolles

Publié le 22/09/2022

Ressources

Un commentaire d’Hommage à Delacroix d’Henri Fantin-Latour sur le site du musée d’Orsay

http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/recherche/commentaire/commentaire_id/hommage-a-delacroix-509.html?no_cache=1

Un commentaire d’Un coin de table d’Henri Fantin-Latour, portrait collectif de poètes, parmi lesquels Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, sur le site du musée d’Orsay

http://www.musee-orsay.fr/fr/collections/oeuvres-commentees/peinture/commentaire_id/un-coin-de-table-511.html?tx_commentaire_pi1%5BpidLi%5D=509&tx_commentaire_pi1%5Bfrom%5D=841&cHash=c3506e6f77

Une fiche pédagogique sur les peintres, le Salon et la critique (1848-1870) sur le site du musée d’Orsay

http://www.musee-orsay.fr/fileadmin/mediatheque/integration_MO/PDF/Les_peintres_le_Salon.pdf

Glossaire

Impressionnisme : Courant artistique regroupant l’ensemble des artistes indépendants qui ont exposé collectivement entre 1874 et 1886. Le terme a été lancé par un critique pour tourner en dérision le tableau de Monet Impression soleil levant (1872). Les impressionnistes privilégient les sujets tirés de la vie moderne et la peinture de plein air.

Salon : Au XVIIIe siècle les expositions des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture se tenaient dans le Salon carré du Louvre. Le terme « Salon » désigne par la suite toutes les expositions régulières organisées par l’Académie.

Touche : La touche désigne la matière picturale appliquée d’un seul coup de pinceau sur le support. Le terme peut également désigner plus largement la manière dont le peintre travaille.

Groupe des Batignolles : Groupe de jeunes artistes qui se réunissaient dans l’atelier de Manet, situé au début des années 1870 dans le quartier des Batignolles à Paris. En faisaient partie notamment Bazille, Fantin-Latour, Sisley, Monet, Renoir…