Le Déjeuner sur l'herbe Monet Claude
Le Déjeuner sur l'herbe
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En quoi une œuvre inachevée peut-elle révolutionner l’art de saisir la lumière ?
En 1865, le jeune Claude Monet entreprend cet immense tableau image principale 1 image principale 2. Son but ? Concilier la peinture de plein air et l’académisme. Dans un format de peinture d’histoire, il installe une scène de genre dans un paysage faisant écho au célèbre Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet exposé au Salon des refusés en 1863.
Monet, père de l’impressionnisme ?
Connu comme caricaturiste dès l’âge de 15 ans, Claude Monet rencontre Eugène Boudin en Normandie. Celui-ci le fait peindre en plein air : « Si je suis devenu un peintre, c’est à Eugène Boudin que je le dois » (cité dans G. Jean-Aubry, Eugène Boudin d’après des documents inédits, 1922). À l’Académie Suisse de Paris, il rencontre Camille Pissarro, puis il fait la connaissance de Frédéric Bazille image 1, Auguste Renoir et Alfred Sisley à l’École impériale des beaux-arts.
Monet ne travaille que d’après nature : « […] je ne comprends pas qu’on s’enferme dans une chambre. Pour dessiner, oui ; pour peindre, non », déclare-t-il en 1880 à Émile Taboureux, journaliste pour La Vie moderne, quand celui-ci demande à voir son atelier. Son ami Bazille écrit qu’il travaille « comme un forcené », par tous les temps et en tout lieu. Face au motif, « il attaque la peinture d’emblée après quelques traits au fusain […]. Il peint à pleine pâte sans mélange, avec quatre ou cinq couleurs franches ; il juxtapose ou superpose des tons crus », décrit Georges Jeanniot en 1888 dans La Cravache parisienne. Monet ajoute ensuite les détails, précise les contours. On estime qu’il pose 70 000 touches par mètre carré.
Éternel insatisfait, il détruit parfois ses toiles. En 1883 vient la reconnaissance grâce à une première exposition personnelle chez le galeriste Paul Durand-Ruel, d’une cinquantaine d’œuvres. Puis le peintre achète une maison à Giverny, où il aménage un clos normand et un jardin d’eau. Claude Monet connaît la gloire et la richesse, mais avec l’âge, sa vue s’altère.
Un tableau ambitieux
Quand Monet entreprend cette toile monumentale, il n’a que 24 ans. Si elle est acceptée au Salon, elle sera vue, avec 4000 autres œuvres, par un très large public. L’entreprise est risquée pour un peintre peu expérimenté. Il choisit le format de la peinture d’histoire, c’est-à-dire des sujets mythologiques, historiques ou religieux, et non pas celui d’une scène de genre comme un déjeuner champêtre. Il choisit un sujet de mœurs avec douze figures grandeur nature, qui évoque le tableau à scandale de son aîné Manet.
Comment peindre en plein air ?
Au printemps, près de Barbizon, Claude Monet revient à l’endroit où il a peint Le Pavé de Chailly image 2. Il y convoque quelques amis qui posent pour incarner plusieurs personnages. Frédéric Bazille écrit, dans une lettre à son père, datée du 31 août 1865, qu’il « [est] à Chailly depuis samedi dernier, et uniquement pour rendre service à Monet ». Il pose cinq fois, debout et allongé. Monet en tire de petites études au crayon avant d’élaborer une première toile, Les Promeneurs image 3. Le couple est joué par Bazille et Camille Doncieux, future épouse de Claude. En outre, une esquisse à la peinture à l’huile fixe ce que devra être l’œuvre finale. Retardé par les aléas météorologiques et blessé à la jambe image 4, il écrivait à Bazille en mai 1865 : « Je ne pense plus qu’à mon tableau et si je devais le manquer, je crois que je deviendrais fou. » Monet rentre rue de Furstenberg à Paris et se met au travail dans l’atelier qu’il partage avec Bazille. Mais il peine devant ce format de 27 mètres carrés et finit par l’abandonner. Sa toile est assez avancée pour servir de caution : « Je devais payer mon loyer, je l’ai donné en gage au propriétaire qui l’a roulé dans sa cave, et quand, enfin, j’ai eu de quoi le retirer, vous voyez s’il avait eu le temps de moisir », confie Monet au duc de Trévise en 1920 (propos publiés par ce dernier dans la Revue de l’art ancien et moderne en mai 1927).
Le peintre ne récupère sa toile qu’en 1884. Pour la sauver, il la découpe en plusieurs fragments dont il ne reste que deux grands morceaux, dans les collections du musée d’Orsay. Pour exposer malgré tout au Salon de 1866, Monet peint dans l’urgence La Femme à la robe verte image 5. Le tableau remporte un franc succès auprès du public, qui ne sait pas s’il s’agit d’un Manet ou d’un Monet.
Un sujet d’apparence simple, en pleine nature
Dans le fragment de gauche image principale 2, qui s’étend sur toute la hauteur initiale du tableau, apparaît un homme de profil et deux femmes de dos offrant le spectacle de leurs crinolines soutenant de larges basques (une partie de vêtement qui descend au-dessous de la taille) détail b. Le fragment de droite image principale 1 correspond au centre de la composition. S’y déploie un drap blanc faisant office de nappe, le déjeuner y forme une belle nature morte composée de vaisselle blanche, de bouteilles de vin, d’une terrine, de viandes et de fruits détail c. Le drapé des robes blanches de deux femmes assises sur l’herbe se fond dans celui de la nappe détail d. Monet agit en maître de la lumière, car seuls quelques rayons de soleil percent la frondaison ombrageuse des arbres pour éclater à la surface du drap détail d. Taché de nuances de blanc, il est l’allégorie de la toile à peindre et interroge sur la valeur chromatique du blanc. Monet place habilement, assis, face au carré de lumière, le maître du réalisme : Gustave Courbet détail e, contemplatif et moustache en crocs, acteur et spectateur de ce manifeste de l’art de saisir et traduire la lumière naturelle. La facture est large, libre. Les coups de pinceau sont rapides. Monet fait monter les couleurs vives. On est à la genèse de l’impressionnisme.
Déjeuner dans la nature : une nouveauté ?
La pratique est très ancienne, que ce soit dans le monde paysan, chez les voyageurs, militaires ou chasseurs. À l’époque de Monet, le repas au jardin est une fantaisie charmante, et le pique-nique un loisir. Les citadins fuient la ville grâce au train, et la campagne devient lieu de plaisir où, le dimanche, ils dansent dans les guinguettes, canotent sur la Marne et déjeunent sur l’herbe. Tout en citant les maîtres anciens, Manet traite le sujet en 1863 de façon sulfureuse avec son Bain, qu’il surnomme également « La partie carrée » et qui prendra plus tard le titre de Déjeuner sur l’herbe. Le tableau de Monet est une citation de celui de Manet. Sans plus aucune trivialité, notre déjeuner répond aux conventions sociales bourgeoises du Second Empire. La femme gagne en charme et en pudeur, à la manière des aristocrates de la Halte de chasse image 6de Carle Van Loo, vue par Monet au Louvre.
Si Manet travaille en atelier, Monet innove en éprouvant la peinture en plein air pour saisir les effets de lumière. Malgré tout, la monumentalité de son format le contraint à travailler également en atelier. Ce sujet sera goûté par de nombreux peintres. James Tissot peint un Pique-nique en 1876 au bord de l’eau. Pablo Picasso interprète le Déjeuner de Manet en 1960, suivi d’Alain Jacquet, artiste de Pop art, en 1964.
Avec ce Déjeuner sur l’herbe, aucune volonté de scandale, aucune contestation des codes moraux, seulement un travail de lumières et de couleurs jouant sur les vêtements des élégantes et sur le paysage de forêt. Monet mêle ici une réalité observée et une fiction reconstituée. Cette immense toile aura un écho jusque dans Les Nymphéas, cycle commencé à la fin des années 1890 et qu’il poursuivra jusqu’en 1926, année de sa mort – dernier chef-d’œuvre de Claude Monet.
Mots-clés
Marie-Bélisandre Vaulet-Lagnier
Permalien : http://panoramadelart.com/analyse/le-dejeuner-sur-lherbe-0
Publié le 04/05/2026
Ressources
Glossaire
École de Barbizon : Groupe de peintres installés à Barbizon, en forêt de Fontainebleau, dans les années 1840-50. Ils se consacrent surtout à la peinture de paysage et annoncent l’impressionnisme. Les plus célèbres sont Camille Corot, Charles-François Daubigny, Jean-François Millet et Théodore Rousseau.
Impressionnisme : Courant artistique regroupant l’ensemble des artistes indépendants qui ont exposé collectivement entre 1874 et 1886. Le terme a été lancé par un critique pour tourner en dérision le tableau de Monet Impression soleil levant (1872). Les impressionnistes privilégient les sujets tirés de la vie moderne et la peinture de plein air.
Nature morte : Représentation d’objets, de végétaux, de nourriture ou d’animaux sans vie.
Peinture d’histoire : Genre pictural majeur représentant des scènes inspirées de l’histoire, de la religion, de la mythologie ou de la littérature.
Scène de genre : Sujet de peinture qui présente la vie quotidienne en famille et en société.