Les Yeux clos, Redon Odilon

Les Yeux clos

Auteur

Dimensions

H. 44 cm ; L. 36 cm

Provenance

Technique

peinture

Matériaux

huile sur carton

Datation

1890

Lieu de conservation

Paris, musée d’Orsay

Comment esquisser l’invisible sur une toile ?

Tout au long de sa carrière, Odilon Redon développe une démarche artistique singulière au sein du courant symboliste.

Cette peinture, intitulée Les Yeux clos image principale, a été réalisée en 1890. Elle marque une étape essentielle dans le travail de l'artiste, alors âgé de 50 ans. En effet, celui-ci a recours à la couleur, alors qu'il travaillait jusque-là essentiellement en noir et blanc. Cette œuvre est depuis considérée comme un manifeste du symbolisme.

Une étrange apparition

L'œuvre est composée en deux parties : la partie supérieure montre un visage penché, légèrement décalé sur la gauche par rapport au centre de la toile, aux tons ocre sur fond bleu, tandis que la partie inférieure, séparée de la précédente par une horizontale, est occupée par un univers aquatique qui renvoie une lumière éclairant le côté gauche de la figure.

Il se dégage de cette œuvre une impression de profonde sérénité. Cette tête aux paupières fermées, aux cheveux dénoués, évoque le sommeil, le songe, le rêve. Comme l'artiste le rappelle dans son journal intime, intitulé À soi-même, il s'agit de mettre « autant que possible la logique du visible au service de l'invisible ».

Des sources d'inspiration multiples

Pour réaliser ses œuvres, Odilon Redon étudie bien souvent la réalité dans de petites esquisses pour la transformer, la mener vers un monde de poésie.

Ici, il s'inspire d'un portrait de sa femme image 1, Camille Falte (1853-1923), réalisé en 1882 et reprenant les conventions des portraits en buste de la Renaissance italienne. Par ailleurs, l'artiste a sans doute été influencé par les sculptures de Michel-Ange, en particulier son Esclave mourant image 2, qui donne à voir la même inclinaison de la tête et le motif des yeux fermés.

La couleur, synonyme de renouveau créatif

Dans cette peinture, Odilon Redon traite la couleur en couches extrêmement fines, presque transparentes. Ainsi, le support et le grain de la toile transparaissent, conférant à la composition une dimension sensible. Les notes colorées deviennent à leur tour les éléments révélateurs de l'invisible, du monde intérieur si cher au peintre. Ici, par l'emploi d'une palette claire, par les effets de lumière, Odilon Redon propose une vision apaisante.

Ce traitement en couleur marque un véritable tournant dans la carrière de l'artiste. En effet, Odilon Redon se fait d'abord connaître par ses dessins au fusain image 3, son moyen d'expression favori durant de nombreuses années. Il est marqué par sa rencontre avec le graveur Rodolphe Bresdin (1822-1885), qui l'encourage dans la voie du dessin, et est un grand admirateur de l'œuvre du peintre et graveur espagnol Francisco de Goya (1746-1828). Dans le sillage des gravures tourmentées de celui-ci, Odilon Redon produit alors une série de dessins au fusain, ses « noirs » comme il les nomme, qui présentent un univers tragique, souvent inquiétant, peuplé de monstres et de chimères. Des visages aux yeux exorbités, des têtes coupées semblent le hanter. La noirceur de son œuvre trouve son origine dans son enfance solitaire, passée dans une propriété isolée des Landes. À cela s'ajoute le drame de la perte de son premier fils, Jean, en 1886. Trois ans plus tard, la naissance du second, Ari, lui redonne goût à la vie.

Alors qu'il rencontre la célébrité avec ses œuvres noires, Odilon Redon s'intéresse à la couleur et à la peinture à l'huile, qu'il ne pratiquait jusque-là que de façon marginale, pour lui-même. Il réalise de grands panneaux décoratifs lumineux image 4 et des natures mortes image 5 qui proposent une interprétation poétique de l'univers. Tout son art est désormais voué à la couleur.

Un manifeste du symbolisme et un hommage des jeunes générations

À la suite des Yeux clos, le caractère mystique des œuvres d'Odilon Redon s'accentue. Il représente, par exemple, la figure de Bouddha image 6 entre 1906 et 1907. Cette recherche de spiritualité rejoint les préoccupations de Stéphane Mallarmé (1842-1898) et de Paul Gauguin (1848-1903), qui aspirent à un idéal, un monde pur. Par ailleurs, cette dimension symboliste est en accord avec la conception artistique des Nabis, qui l'estiment comme une référence.

Dans son Hommage à Cézanne image 7, portrait de ce groupe de jeunes artistes, Maurice Denis représente Odilon Redon à une place d'honneur : il apparaît à gauche de la toile, des lorgnons à la main, et semble donner un avis ou prodiguer un conseil que les artistes figurés écoutent avec attention.

En 1904, l'œuvre Les Yeux clos est acquise par l'État directement auprès de l'artiste et est accrochée sur les cimaises du musée du Luxembourg, musée d'art contemporain réservé aux artistes vivants. La même année, le Salon d'automne présente une soixantaine de ses œuvres. Odilon Redon est désormais largement reconnu. En 1913, une salle entière lui est consacrée à l'Armory Show, une fameuse exposition à New York, marquant l'essor des avant-gardes sur la scène internationale. L'artiste disparaît trois ans plus tard.

Véronique Duprat-Roumier

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/les-yeux-clos

Publié le 22/09/2022

Ressources

La notice de l’œuvre sur le site de la Bibliothèque nationale de France

https://data.bnf.fr/fr/12194043/odilon_redon_les_yeux_clos/

Le commentaire de l’œuvre sur le site « Se connaître : de l’introspection à la culture »

http://mieux-se-connaitre.com/2011/01/le-yeux-clos-dodilon-redon/

Glossaire

Symbolisme : Mouvement littéraire et artistique de la fin du XIXe siècle dont les adeptes préféraient l’évocation du monde de l’esprit à la description de la réalité.

Composition : Manière de disposer des figures, des motifs ou des couleurs dans l’élaboration d’une œuvre.

Renaissance : Mouvement artistique né au XVe siècle en Italie et qui se diffuse dans le reste de l’Europe au XVIe siècle. Il repose sur la redécouverte, l’étude et la réinterprétation des textes, monuments et objets antiques. À la différence de la pensée médiévale qui donne à Dieu une place centrale, c'est l'homme qui est au cœur de la pensée de la Renaissance.   

Palette : La palette est la petite planche sur laquelle l’artiste dispose et mélange ses couleurs. Le terme désigne aussi l’ensemble des couleurs qu’il choisit pour une œuvre.

Nature morte : Représentation d’objets, de végétaux, de nourriture ou d’animaux sans vie.

Nabi : Mot d’origine hébraïque signifiant « prophète ». Il désigne un groupe d’artistes postimpressionnistes, à la recherche d’une peinture nouvelle. Rassemblés à partir de 1888 autour de Paul Sérusier, les nabis partagent une esthétique faite de formes épurées, d’aplats de couleur, de contours, et parfois un certain sens du symbolisme et de la religiosité. Par ses écrits, le peintre Maurice Denis ne tarde pas à en devenir le théoricien. Sa formule, « un tableau […] est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », traduit bien l’esprit de synthèse qui anime les nabis.