Saint Antoine Schongauer Martin
Saint Antoine
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Pourquoi la tentation de saint Antoine a-t-elle autant fasciné les peintres ?
Cette estampe du XVe siècle réalisée par Martin Schongauer montre saint Antoine, stoïque, entouré de monstres image principale. Invoqué pour guérir le « mal des ardents », le religieux est également célèbre pour ses visions et pour les tourments que lui impose le diable. Depuis le Moyen Âge, les tentations de saint Antoine ont été représentées par des artistes comme Pieter Brueghel, Jacques Callot image 1, Pieter Huys image 2, Lucas Cranach image 3. Le succès de ces fantasmagories est certainement dû à la mise en lumière de nos faiblesses morales.
« Le beau Martin »
Martin Schongauer est né à Colmar image 11 vers 1445. Son nom vient de la ville de Schongau image 11, en Bavière, d’où est originaire son père. Orfèvre de profession, ce dernier s’installe à Colmar en 1440. De ses cinq fils, trois seront orfèvres et deux, dont Martin, peintres et graveurs. L’art du père servira le fils dans sa manière de graver au burin sur plaque de cuivre.
Après un apprentissage chez un peintre de Colmar et avant de compléter sa formation intellectuelle à l’université de Leipzig, Martin part pour Nuremberg image 11 puis voyage dans les Pays-Bas méridionaux. C’est là qu’il est au contact des primitifs flamands. Il observe les œuvres de Hans Memling, Rogier Van der Weyden, qui influenceront son style. Schongauer mêle la délicatesse du gothique international image 4 et le naturalisme des peintres du Nord. Il installe son atelier à Colmar vers 1470 ; Hans Burgkmair et le monogrammiste AG y sont ses élèves.
Son surnom de « beau Martin » lui vient d’Albrecht Dürer, son cadet de 26 ans. Hélas Dürer, qui part pour Colmar en 1492, ne rencontrera jamais son maître, mort à Vieux-Brisach peu avant sa venue.
L’Agression de saint Antoine : illustration du fantastique
Non loin de Colmar se trouve Issenheim image 11, où est installé l’ordre hospitalier de Saint-Antoine. Les Antonins soignaient le « mal des ardents », maladie mortelle causée par un champignon toxique affectant le seigle. Pour eux, vers 1480, Martin Schongauer a peint le Retable de Jean d’Orlier image 5, précepteur de la commanderie. Celui-ci est représenté sur un volet du retable, tout petit, aux pieds de son saint patron Antoine le Grand. À la même époque, Martin grave un Saint Antoine image 6 qui, comme dans le retable, est vêtu en moine, avec sa coule et son bâton en forme de tau, qui pour les Antonins s’associe à la béquille des malades. La clochette était destinée à être entendue de ces derniers. Dans ces représentations, le saint est accompagné d’un sanglier envoyé par le diable. Celui-ci, domestiqué, est devenu un cochon portant une clochette à l’oreille pour rappeler son appartenance à saint Antoine. Quant au livre, il s’agit de celui de l’Ordre.
Dans la gravure de l’Agression de saint Antoine image principale, toujours de la même période, le saint retiré au désert est assailli de monstres fantastiques. Tiraillé, frappé, bastonné par ces êtres hybrides. Têtes cornues aux bustes de batraciens velus détail b ou poisson-trompette épineux détail c, les gueules menaçantes ou hurlantes ne semblent pas perturber la sérénité du saint homme. Mieux encore, Schongauer le tient suspendu en lévitation au centre de la composition. Un pied seulement s’appuie sur le genou d’une de ces bêtes qui s’éreinte à lui arracher sa chasuble détail d. Le premier plan est plus travaillé : il permet de dompter la lumière et crée le volume. Schongauer grave des hachures pour traduire l’espace. Il confronte les noirs et blancs pour donner le volume et traduire la rugosité des écailles ou la douceur des fourrures. Les créatures diaboliques tournoyant autour du saint immobile accentuent l’effet de mouvement.
Un saint très populaire
Saint Antoine (251-356) est né en Égypte. Fils d’une riche famille, il suit l’Évangile, donne ses biens et se réfugie dans la solitude, entre le travail et la prière. Antoine fonde un des premiers monastères, en 307, en Égypte. Saint Athanase d’Alexandrie, contemporain d’Antoine, écrit que comme le Christ, Antoine part seul au désert. Comme lui, il est tenté par le diable. Les démons s’attaquent à sa foi. Mais Antoine, fort de son ascèse, ne ressent rien des agresseurs. Au Moyen Âge, La Légende dorée de Jacques de Voragine popularise le saint. Antoine est un modèle de vertu dont la prière éloigne de la tentation et donc du péché.
Une iconographie qui marque les esprits
La gravure de Schongauer existe en deux états. Le second image 7 présente des détails mineurs : hachures sur la ceinture, sur le monstre de droite et traitement du ciel différent. Grâce à la reproductibilité de la gravure sur cuivre, au support papier léger et peu onéreux, L’Agression de saint Antoine connaît une large diffusion à travers l’Europe. On en conserve encore 63 tirages. Les gravures de Schongauer sont marquées de son monogramme M+S détail e; elles forment un catalogue iconographique pour les autres peintres qui les reproduisent dans leurs œuvres avec fidélité.
Michel-Ange lui-même reprend avec précision en peinture L’Agression de saint Antoine de Schongauer.
La tentation de saint Antoine : une source d’inspiration qui ne tarit pas
Si au XVe siècle le sujet remporte un grand succès dans la peinture, après Schongauer, il se poursuit au tout début du XVIe siècle avec Matthias Grünewald image 8, Jérôme Bosch image 9. Chaque siècle y trouve le reflet de ses peurs, de sa concupiscence, de l’orgueil et de la luxure. Au XIXe siècle, le sujet connaît un regain d’intérêt sous le jour de la sensualité : James Ensor, Auguste Rodin ou encore Paul Cézanne image 10 en sont hantés. Gustave Flaubert écrit une Tentation de saint Antoine. La permanence du sujet donne encore à dire au XXe siècle dans la photo et le cinéma par le truchement de la peinture. En 1945, un concours est organisé entre douze artistes pour peindre une Tentation de saint Antoine qui doit apparaître en couleur dans le film en noir et blanc Bel-Ami, inspiré du roman de Guy de Maupassant et réalisé par Albert Lewin. Marcel Duchamp est un des trois membres du jury. Max Ernst l’emporte devant Dalí et Leonora Carrington. L’œuvre d’Ernst renoue avec la tradition médiévale de Schongauer. En surréaliste, Ernst laisse déborder sa puissance créatrice évocatrice de la science-fiction. L’apparition de ce tableau dans le film en costumes du XIXe siècle opère comme une mise en garde, et fait prendre conscience des dangers encourus.
C’est en cela que les tentations de saint Antoine conservent leur intérêt et contemporanéité.
Martin Schongauer : Le bel immortel, une vidéo du musée du Louvre, 8mn
Mots-clés
Marie-Bélisandre Vaulet-Lagnier
Permalien : http://panoramadelart.com/analyse/saint-antoine
Publié le 05/06/2026
Ressources
Glossaire
Légende dorée : Le plus célèbre recueil de la vie des saints au Moyen Age. Il fut écrit en latin dans les années 1260 par Jacques de Voragine, un moine dominicain italien qui fut aussi archevêque de Gênes. Les récits qu’il contient, emplis de merveilleux, avaient pour but d’exalter la foi chrétienne et ont inspiré de nombreux artistes.
Gothique international : Style qui se développe autour de 1400 dans les cours princières européennes et dans tous les domaines artistiques. Il combine des caractéristiques qui peuvent sembler opposées : le raffinement et la préciosité, mais aussi le réalisme et la monumentalité. Il s’intéresse à la nature, au paysage, au portrait et privilégie l’éclat des couleurs et l’élégance des lignes.
Monogramme : Ensemble de lettres entrelacées pour ne former qu’un seul motif identifiant une personne ou une institution.