Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines, Robert Hubert

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines

Caprice architectural représentant la pyramide de Caïus Cestius, le temple de Minerva Medica, l’obélisque d’Auguste (piazza del Popolo) et les colonnades du forum de Nerva

Auteur

Dimensions

H. 114 cm ; L. 146 cm

Provenance

Technique

peinture

Matériaux

huile sur toile

Datation

1796

Lieu de conservation

Paris, musée du Louvre

La Grande Galerie du Louvre détruite par le temps

Le regard pénètre dans une vue légèrement décentrée de la Grande Galerie du Louvre [ image principale ] [ image 1 ]. Scandée de colonnes supportant des corniches, sa voûte est largement détruite, ouverte sur le ciel. Une perspective rapide conduit à l'extrémité de la galerie. Le point de fuite, placé très bas, à droite, laisse la part belle à l'état dégradé du bâtiment, aménageant au premier plan une mince bande de sol, jonchée de débris, d'œuvres lacunaires, où des personnages anonymes vaquent à leurs occupations. Au centre, un artiste dessine la seule œuvre intacte, l'Apollon du Belvédère [ détail b ]. À droite émerge de fragments architecturaux l'Esclave mourant de Michel-Ange [ image 2 ], à moitié détruit, au côté du vase Borghèse [ image 3 ].

La naissance du Muséum central des arts

Le peintre Hubert Robert [ image 4 ] a peint ce tableau en 1796 comme pendant au Projet d'aménagement de la Grande Galerie [ image 5 ]. Associées, les deux toiles présentent une mise en parallèle de l'aménagement idéal du musée, alors récemment créé (ouvert le 10 août 1793), avec sa vision dans de nombreux siècles, rongé par le temps. Lorsque les pendants furent présentés au Salon de 1796, la Grande Galerie venait de fermer pour travaux. Ils n'évoquent donc pas la réalité, mais constituent des capricci.

Bien qu'imaginaires, ils s'inscrivaient dans l'actualité. Abandonné par Louis XIV, le palais du Louvre avait fait l'objet de plusieurs aménagements. Il abritait notamment les académies. Face à son délabrement, dénoncé par les philosophes, des travaux furent entamés sous Louis XV. Parallèlement germait l'idée d'y créer un muséum. Alors que la salle des Antiques et la Grande Galerie constituaient déjà un petit musée, une politique d'acquisition d'œuvres nouvelles [ image 6 ] fut entamée sous Louis XVI et une série de sculptures représentant les hommes illustres commandée [ image 7 ]. Robert, membre de la commission du futur musée dès 1778 et garde (conservateur) des tableaux du Roi à partir de 1784, avait participé activement à la réflexion sur l'aménagement de la Grande Galerie destinée à accueillir les chefs-d'œuvre des collections royales, proposant un éclairage zénithal [ image 8 ].

« Robert des ruines »

L'idée d'associer un événement contemporain à une vue de ruines n'a rien de surprenant de la part de Robert. Il avait en effet effectué l'essentiel de sa formation en Italie. Confronté aux vestiges de la Rome antique, il avait visité Pompéi et réalisé de nombreux dessins de vestiges antiques mêlés à la nature [ image 9 ]. Il avait en outre découvert des artistes comme Piranèse et Pannini, qui s'étaient fait une spécialité de la représentation pittoresque des ruines, parfois combinées en vues imaginaires [ image 10 ]. À son retour en France, il avait rencontré un vif succès grâce à ce genre d'œuvres qui lui avait valu le surnom de « Robert des ruines ».

La « poétique des ruines »

Ici, il ne s'agit pas de ruines du passé mais de ruines futures. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'Antiquité gréco-romaine jouit d'un tel prestige que la notion même de ruines prend un nouveau sens. Témoins de la grandeur des civilisations, elles inspirent un profond respect et deviennent un sujet à part entière. Les savants les étudient, les artistes les représentent et les philosophes y puisent leurs sujets de méditation. Denis Diderot les célèbre dans son Salon de 1767 (« Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. »). Elles doivent inciter les artistes à recréer, au-delà des siècles, la perfection classique ainsi le dessinateur anonyme du tableau reproduit-il l'Apollon du Belvédère [ détail b ], quintessence du canon gréco-romain, sous les auspices de Raphaël, dont le buste repose sur le socle. Musée à vocation universelle, le Louvre se trouve ainsi confronté, par une vertigineuse accélération du temps, aux exemples du passé et à un avenir lointain où il sera devenu l'équivalent de l'héritage antique, incarnation de la permanence de l'art face aux ravages du temps.

Hubert Robert, un précurseur du romantisme ?

Malgré son enthousiasme pour le musée dont il a vu la création, Robert exprime un certain désenchantement. Le cataclysme révolutionnaire ne l'a pas épargné (arrêté, il séjourna presqu'un an en prison) et représenta pour sa génération la destruction de nombreux édifices nationaux et, plus encore, la fin d'un monde. La dimension mélancolique des ruines, écho de la finitude de toute chose, rencontra un succès européen et inspira des artistes du romantisme naissant, tels les auteurs Gœthe et Chateaubriand et les peintres Turner et Friedrich.

Stéphanie Elhouti-Cabanne

Permalien : https://panoramadelart.com/analyse/vue-imaginaire-de-la-grande-galerie-du-louvre-en-ruines

Publié le 22/09/2022

Ressources

Analyse du pendant et histoire de la création du musée du Louvre sur le site <em>L’Histoire par l’image</em>

http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=111&d=11&c=musee

Biographie du peintre accompagnée d’une riche iconographie

http://www.appl-lachaise.net/appl/article.php3?id_article=3191

Glossaire

Perspective : Technique qui permet de représenter l’espace et les objets avec de la profondeur et des volumes sur une surface plane pour donner l’illusion de la troisième dimension.

Salon : Au XVIIIe siècle les expositions des membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture se tenaient dans le Salon carré du Louvre. Le terme « Salon » désigne par la suite toutes les expositions régulières organisées par l’Académie.

Pendant : on dit d'une œuvre qu'elle est un pendant quand elle a été réalisée pour répondre à une autre œuvre dans sa forme et dans son sujet.

Romantisme : Le mot est introduit dans la langue française par Rousseau à la fin du XVIIIe siècle. Il désigne par la suite un élan culturel qui traverse la littérature européenne au début du XIXe siècle, puis tous les arts. Rompant avec les règles classiques, la génération romantique explore toutes les émotions données par de nouveaux sujets, en privilégiant souvent la couleur et le mouvement.